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TESLA

 

 

 

 

 

 

 

Nikola Tesla


Nikola Tesla (en serbe cyrillique : Никола Тесла), né le 10 juillet 1856 à Smiljan dans l'Empire d'Autriche (actuelle Croatie) et mort le 7 janvier 1943 à New York, est un inventeur et ingénieur américain d'origine serbe. Il est connu pour son rôle prépondérant dans le développement et l'adoption du courant alternatif pour le transport et la distribution de l'électricité.
Tesla a d'abord travaillé dans la téléphonie et l'ingénierie électrique avant d'émigrer aux États-Unis en 1884 pour travailler avec Thomas Edison puis avec George Westinghouse, qui enregistra un grand nombre de ses brevets. Considéré comme l’un des plus grands scientifiques dans l’histoire de la technologie, pour avoir déposé quelque 300 brevets couvrant au total 125 inventions1 (qui seront pour beaucoup attribuées à tort à Edison)2 et avoir décrit de nouvelles méthodes pour réaliser la « conversion de l’énergie », Tesla est reconnu comme l’un des ingénieurs les plus créatifs de la fin du xixe et du début du xxe siècle. Quant à lui, il préférait plutôt se définir comme un découvreur.
Ses travaux les plus connus et les plus largement diffusés portent sur l’énergie électrique. Il a mis au point les premiers alternateurs permettant la naissance des réseaux électriques de distribution en courant alternatif, dont il est l’un des pionniers. Tesla s’est beaucoup intéressé aux technologies modernes se focalisant sur l’électricité qui était le noyau de ses inventions. Il est connu pour avoir su mettre en pratique la découverte du caractère ondulatoire de l’électromagnétisme (théorisé par James Clerk Maxwell en 1864), en utilisant les fréquences propres des composants des circuits électriques afin de maximiser leur rendement.
De son vivant, Tesla était renommé pour ses inventions ainsi que pour son sens de la mise en scène, faisant de lui un archétype du « savant fou ». Grand humaniste qui se fixait comme objectif d'apporter gratuitement l'électricité dans les foyers et de la véhiculer sans fil3,4, il resta malgré tout dans un relatif anonymat jusqu'à plusieurs décennies après sa mort. Son œuvre trouve un regain d'intérêt dans la culture populaire depuis les années 1990. En 1960, le nom tesla (T) est donné à l’unité internationale d’induction magnétique. En 2003, le constructeur automobile novateur de voitures électriques Tesla Inc. est créé, le nom choisi de la marque faisant référence à Nikola Tesla.
Son lieu de sépulture est à Belgrade, en Serbie, dans le musée Nikola-Tesla.
    Sommaire
    *         1            Biographie            1.1            Nationalité et origines            1.2            Jeunesse            1.3            Études secondaires            1.4            Premiers emplois            1.5            Ingénieur chez Edison            1.6            Débuts en tant qu'inventeur indépendant            1.7            Nikola Tesla Company            1.8            Énergie électrique sans fil            1.9            Nouvelles inventions et recherche            1.10            Dernières années            2            Inventions            2.1            Autres idées majeures            2.2            Distinctions            3            Vie privée            3.1            Apparence            3.2            Mémoire eidétique            3.3            Relations            3.4            Habitudes            4            Opinions et croyances            4.1            Physique expérimentale et théorique            4.2            Société            4.3            Religion            5            Postérité            6            Notes et références            6.1            Notes            6.2            Citations originales            6.3            Références            7            Annexes            7.1            Bibliographie            7.2            Documentaires            7.3            Articles connexes            7.4
    *
        Liens externesBiographie

Nationalité et origines   
    Nikola Tesla naît dans une famille serbe orthodoxe de Lika, en Krajina croate, venue de l'ouest de la Serbie, près du Monténégro5. Fier de ses origines, Tesla a toujours revendiqué à la fois ses ascendances serbes et son héritage croate, s'identifiant comme un Serbe de Croatie6,7,8,9,10. Cependant, né au sein de l'Empire d'Autriche, Tesla s'est déclaré de nationalité autrichienne lors de sa demande de naturalisation américaine en 189111.
Les Tesla seraient issus de la famille Draganić, dont une branche aurait adopté le surnom « Tesla » signifiant herminette en serbe, donné en raison d'une caractéristique physique particulière de ses membres5. Une autre légende les lie à la famille noble d'Herzégovine de Pavle Orlović, un chevalier serbe semi-mythologique12.
Toutefois, parce qu'il est né dans la partie croate des confins militaires (une zone tampon contrôlée par les Habsbourg le long de la frontière ottomane), certains Croates revendiquent pour Tesla la nationalité croate13,14. Ainsi, depuis sa mort en 1943, de nombreuses controverses ont éclaté quant à sa nationalité, des nationalistes serbes et croates se livrant à de nombreux débats pour s'attribuer son origine15,16,17.

Jeunesse
Enfance
Nikola Tesla naît dans la nuit du 9 au 10 juillet 1856a, à Smiljan, dans les confins militaires de l’Empire d’Autriche6. Il naît lors d'une nuit d'orage très violente. Sa grand-mère interprète cela en disant que l'enfant serait l'« enfant de la nuit », alors que sa mère au contraire déclare qu'il serait l'« enfant de la lumière »18. Son père, Milutin Tesla, est le prêtre orthodoxe serbe de Smiljan19. Sa mère, Đuka Mandić, est la fille d’un prêtre orthodoxe serbe originaire de Lika et Banija et antérieurement du Kosovo. Elle a un don pour la fabrication d’outils artisanaux et, bien qu’analphabète, est capable de mémoriser des textes de poésie épique serbe et des passages de la Bible20. Nikola est le quatrième de cinq enfants. Il a trois sœurs, Milka, Angelina et Marica, et un frère aîné, Dane, qui décède après un accident de cheval alors que Nikola a sept ans21.   

        Milutin Tesla, prêtre orthodoxe serbe, père de Nikola Tesla, décoré de la croix du Mérite civil.    La mort de Dane a un impact négatif sur la relation qu'a Nikola avec ses parents, et plus particulièrement avec son père. En effet, Dane est vu comme « extraordinairement doué » et est le fils préféré de Milutin. Sa mort est ainsi très difficile à accepter, et Nikola se sent rejeté par ses parents : « Tout ce que j'ai fait de louable n'a fait qu'accentuer le sentiment de perte de mes parents. J'ai donc grandi avec peu de confiance en moi »c 1. Dane étant censé suivre son père en devenant à son tour prêtre, c'est sur Nikola que Milutin repose ses espoirs. Il donne alors à Nikola des exercices, tels que du calcul mental, répéter de longues phrases ou essayer de deviner ses pensées, tous dans un but d'améliorer son esprit critique. Sa relation compliquée avec son père provoque des obsessions étranges chez Nikola : il ne supporte pas la vue de boucles d’oreilles et de perles sur les femmes, il refuse de toucher les cheveux d'autres personnes, est dérangé par l'odeur du camphre, est obligé de compter ses pas et se force à faire un nombre d'actes divisible par trois sans quoi il recommence toute action22.
Dès son enfance, Tesla montre de grandes aptitudes intellectuelles, bénéficiant d’une mémoire eidétique hors du commun et d’un génie inventif qu'il attribue plus tard aux gènes et à l'influence de sa mère20. Tesla est cependant troublé par des visions et a de la peine à contrôler ses émotions. Il se passionne pour le tir à l'arc et utilise son imagination pour « chevaucher ces flèches qu'il tire hors de vue dans les voûtes bleues du ciel ». Il essaie alors d'imaginer un appareil qui lui permettrait de voler et conçoit un objet volant utilisant les propriétés du vide et de la pression pour faire tourner un cylindre. Ses premières expérimentations s'avèrent concluantes, mais la vitesse de rotation du cylindre n'est finalement pas suffisante pour faire décoller l'engin23. Un autre projet de machine volante, censée « mettre les énergies de la nature au service de l'homme »c 2, consiste à mouvoir quatre hélices en y attachant des hannetons. Ce projet est cependant abandonné après qu'un autre enfant ait attrapé et mangé un des insectes. Dégoûté par l'événement, Tesla promet de ne plus jamais toucher d'insectes de sa vie24.
Peu après la mort de son frère, Tesla commence à lire dans la bibliothèque de son père, ce que ce dernier n'approuve pas. Milutin cache les bougies pour empêcher Nikola de se « ruiner les yeux », mais Tesla finit par créer ses propres bougies et continue à lire25. À 12 ans, il découvre le livre Abafi de Miklós Jósika, qui raconte l'histoire d'un « jeune homme absorbé par la débauche et l'amour du plaisir, qui, par la fermeté de sa volonté et l'énergie de sa résolution, s'exalte pour devenir l'un des héros les plus respectés et les plus exemplaires de son pays, que l'inflexibilité des objectifs peut surmonter en tout »c 3. Ce livre est une révélation pour Tesla, et il lui permet d'enfin prendre contrôle de ses émotions : « En peu de temps, j'ai vaincu ma faiblesse et j'ai ressenti un plaisir que je n'avais jamais connu auparavant, celui de faire ce que je voulais »c 4,26.

Éducation
En 1861, Tesla fréquente l'école primaire de Smiljan où il étudie l'allemand, l'arithmétique et la religion. En 1862, la famille Tesla s'installe dans la localité voisine de Gospić, où le père de Tesla travaille comme curé de paroisse. Tesla y termine l'école primaire, puis le collège27. En 1870, Tesla s'installe à Karlovac pour suivre les cours du lycée au Gymnase Karlovac, où les cours sont dispensés en allemand, comme c'était l'usage dans les écoles situées à l'intérieur de la frontière militaire austro-hongroise28,29. Tesla est capable de faire du calcul intégral de tête, ce qui fait croire à ses professeurs qu'il triche30. Il termine un cursus de quatre ans en trois ans, et obtient son diplôme en 187331.

Premier contact avec l'électricité
Tesla commence à s'intéresser à l'électricité très jeune. Alors qu'il joue avec le chat familial Macak, il découvre l'électricité statique, « un miracle qui [le] rend muet d'étonnement ». Il déclare plus tard : « Le dos de Macak était une feuille de lumière et ma main produisait une pluie d'étincelles assez forte pour être entendue dans toute la maison ». Curieux, il interroge son père, qui lui répond qu'il s'agit d’électricité, « la même chose que l'on voit à travers les arbres lors d'une tempête ». Ces premiers questionnements deviennent une véritable obsession pour Tesla : « Je ne peux pas exagérer l'effet de cette merveilleuse nuit sur mon imagination enfantine. Jour après jour, je me suis demandé « Qu'est-ce que l'électricité ? » et je n'ai trouvé aucune réponse »32.
Au Gymnase Karlovac, Tesla est impressionné par les démonstrations de son professeur de physiqueb. Elles le motivent plus que jamais à étudier l'électricité, cette « force merveilleuse ». Tesla lit alors tout ce qu'il trouve sur le phénomène, se prend de passion pour le radiomètre de Crookes et expérimente avec des batteries, des bobines et des générateurs électriques33.

Maladies   
    Alors qu'il étudie à Karlovac, Tesla vit avec la sœur de son père dans une zone très marécageuse. Les moustiques y sont ainsi nombreux, et il contracte le paludisme, qu'il traite en prenant énormément de quinine. La maladie ne le quitte cependant pas avant plusieurs années34,35.
Une fois son diplôme au Gymnase Karlovac obtenue, Tesla retourne à Smiljan. Peu après son arrivée, il contracte le choléra, reste alité pendant neuf mois et frôle la mort à plusieurs reprises. Le père de Nikola, dans un moment de désespoir, et bien qu'il veuille que son fils entre dans la prêtrise, promet de l'envoyer dans la meilleure école d'ingénieurs s'il se remet de la maladie36,27,37. Alors qu'il est malade, il lit les œuvres de Mark Twain, ce qu'il considère comme l'ayant aidé à se remettre miraculeusement de sa maladie38.
Études secondaires
En 1874, Tesla échappe au service militaire obligatoire dans l'armée austro-hongroise à Smiljan en s'enfuyant au sud-est de Lika à Tomingaj, près de Gračac31. Là, il explore les montagnes en tenue de chasseur, lit de nombreux livres et conçoit des inventions qu'il juge lui-même « délirantes »39,40. Selon Tesla, ce contact avec la nature l'a rendu plus fort, tant physiquement que mentalement27.
En 1875, Tesla s'inscrit à l'université technique de Graz grâce à une bourse de la Frontière militaire41,42. Il s’enrôle dans les départements de physique et mathématiques dans l'idée de devenir plus tard professeur, probablement pour satisfaire son père qui aurait eu du mal à imaginer Nikola en tant qu'ingénieur43. Durant sa première année, Tesla ne manque jamais un cours, obtient les meilleures notes possibles, réussit neuf examens (presque deux fois plus que le nombre requis) et fonde un club culturel serbe41,42. Le doyen de la faculté technique adresse alors une lettre à son père dans laquelle il déclare : « Votre fils est une étoile de premier rang »42. Quand Tesla rentre à Smiljan à la fin de l'année scolaire, il s'attend à impressionner ses parents avec ses résultats, mais les retrouve peu enthousiastes et inquiets pour sa santé. En effet, durant l'année scolaire, Tesla a un rythme de vie effréné ; il se réveille à 3 heures du matin et lit généralement jusqu'à 23 heures, ne se laissant aucune pause pour des loisirs, même les dimanches et les jours de fête. Un de ses professeurs, craignant pour la santé de Tesla, envoie ainsi plusieurs lettres tout au long de l'année scolaire au père de Nikola le priant de retirer son fils de l'écolec,44.
En 1876 ou 1877, Tesla entre en désaccord avec son professeur de physique Jakob Pöschl lors de la démonstration d'une machine de Gramme. Pöschl raccorde la machine à une batterie pour l'utiliser comme moteur en courant continu, mais les balais, mal ajustés, créent des étincelles. Tesla observe alors la machine et conclut qu'elle pourrait fonctionner de la même manière sans balais. Pöschl, qui pense que ce sont les balais qui convertissent l'énergie électrique en énergie mécanique, contredit Tesla en précisant que, selon lui, cela serait équivalent à tenter de créer un mouvement perpétuel. Convaincu qu'il a raison, Tesla abandonne ses plans de devenir professeur et intègre la faculté d'ingénierie45,d.
Bien que sa position d'étudiant en ingénierie lui aurait permis de construire un modèle fonctionnel de moteur sans balais, Tesla choisit de simplement explorer l'idée dans son imagination, en deux étapes : « J'ai commencé par imaginer une machine à courant continu, la faire fonctionner et suivre le flux changeant des courants dans l'armature. Ensuite, j'imaginais un alternateur et j'étudiais les processus qui se déroulaient de la même manière. […] Les images que j'ai vues étaient pour moi parfaitement réelles et tangibles »47,46. Tesla pense donc que la solution se trouve en courant alternatif, une innovation puisque, à cette époque, on utilise du courant continu pour presque toutes les applications de l'électricité. Tesla a également l'idée de coupler un moteur à un générateur, et non pas une batterie, ce qui est également une innovation probablement inspirée par la présentation d'Hippolyte Fontaine à Vienne, que Pöschl a expliqué à Tesla, durant laquelle Fontaine raccorde un moteur à une dynamo. Malgré un concept de base bien établi, Tesla n'arrive pas à réaliser son idée physiquement48.    « À un certain âge, j'ai contracté une manie du jeu qui a beaucoup inquiété mes parents. S'asseoir pour jouer aux cartes était pour moi la quintessence du plaisir. […] Je disais à [mon père] : « Je peux arrêter quand je veux, mais vaut-il la peine de renoncer à ce que j'achèterais avec les joies du paradis ? »c 5,49. »

Nikola Tesla
    Après une altercation avec un camarade de classe allemand, durant laquelle celui-ci se moque de Tesla pour son assiduité au travail scolaire, Tesla commence à sortir avec d'autres étudiants jusqu'à tard le soir. Il y apprend les dominos, les échecs, devient un très bon joueur de billard et développe une addiction aux jeux de cartes et d'argent27,50. Lors du premier semestre de sa troisième année d'études, Tesla ne va plus en cours, et il n'est enregistré dans aucune classe au printemps 1878. Tesla perd ainsi sa bourse militaire, et tente en vain d'en obtenir une nouvelle auprès d'un journal pro-serbe de Novi Sad51.
Selon certaines sources, Tesla aurait obtenu son diplôme de premier cycle de l’université de Graz52,53. Toutefois, selon l’université, il n’aurait pas poursuivi ses études au-delà du premier semestre de sa troisième année, et n'aurait ainsi obtenu aucun diplôme54,55,56.

Premiers emplois   

        Nikola Tesla vers 1879, âgé de 23 ans.    En décembre 1878, Tesla quitte Graz, ne contacte plus sa famille et déménage à Maribor où on l’emploie comme assistant ingénieur. Il passe alors ses soirées dans un pub, le Paysan Heureux, à jouer aux cartes. En janvier 1879, son ancien colocataire Kosta Kulišić séjourne à Maribor et rencontre par hasard Tesla au Paysan Heureux. Kulišić contacte alors la famille de Tesla, leur indiquant qu'il se trouvait à Maribor. Deux mois plus tard, Milutin Tesla se rend à Maribor pour convaincre Nikola de reprendre ses études à l’université Charles de Prague. Tesla refuse alors de rentrer chez ses parents et tient tête à son père, qui tombe malade. Tesla est cependant renvoyé à Gospić quelques semaines plus tard après avoir été arrêté pour vagabondage. Milutin, choqué de voir son fils ramené par la police, meurt le 17 avril 187957.
Après la mort de son père, Tesla reste à Gospić, continue de participer à des jeux d'argent et enseigne dans son ancienne école27,58. Avec l'aide de sa mère, il parvient à mettre de côté son addiction et accepte finalement de reprendre ses études à Prague, ses oncles maternels lui fournissant les fonds nécessaires58. Là, il est influencé par Ernst Mach et suit un cours de Carl Stumpf intitulé « David Hume et l'investigation de l'intellect humain » dans lequel Tesla apprend le concept de tabula rasa. Tesla continue de travailler sur son idée de moteur à courant alternatif à Prague, bien qu'il soit uniquement enregistré à des cours de mathématiques, physique expérimentale et philosophie : « L'atmosphère de cette vieille et intéressante ville était favorable à l'invention ». Il y fait des expérimentations, telles que « détacher le collecteur de la machine et étudier le fonctionnement sous ce nouvel aspect », sans vraiment parvenir à des résultats concluants. Malgré cela, ces tests s'avèrent importants pour Tesla, car ils lui permettent de mieux comprendre le fonctionnement d'un moteur, et il sent qu'il « se rapproche d'une solution »58.
En janvier 1881, alors que ses oncles ont arrêté de lui envoyer de l'argent, Tesla quitte Prague pour Budapest59. Tesla choisit Budapest, car il a récemment appris que Tivadar Puskás, un collaborateur de Thomas Edison, est sur le point d'y construire des centraux téléphoniques. Les travaux doivent être supervisés par Ferenc Puskás, le frère de Tivadar, qui a servi dans l'armée dans la même unité que l'oncle de Tesla, Pavle Mandić. Tesla demande ainsi à son oncle de le recommander pour aider à construire le réseau téléphonique de Budapest, mais, n'arrivant pas à financer leur projet immédiatement, les frères Puskás trouvent un travail à Tesla comme dessinateur pour l'Office central du télégraphe du gouvernement hongrois60. Très vite repéré par l'inspecteur en chef, il est finalement transféré à un poste qui le voit faire des calculs et des estimations, et aider à la conception d'une nouvelle installation téléphonique. Tesla réalise alors sa première réelle invention, un ancêtre du haut-parleur qu'il n'a jamais breveté ni exposé publiquement61.
Bien qu'il soit d'abord heureux d'être en contact direct avec des appareils électriques, Tesla se lasse vite d'un travail qu'il juge trop limité60. Tesla finit donc par démissionner et se concentre sur ses inventions. Au courant 1881, Tesla est affecté par une étrange maladie que les médecins n'arrivent pas à diagnostiquer. Il souffre notamment d'une sensibilité aiguë de tous les sens — John Joseph O'Neill décrit son ressenti entre autres de la façon suivante : « un faisceau de lumière brillant sur lui produit l'effet d'une explosion interne » — et reste cloué au lit plusieurs mois, les médecins lui donnant peu de chance de s'en sortir62. Il est possible que cette maladie soit une dépression nerveuse due au peu d'intérêt que les gens portent à ses nouvelles inventions. Tesla doit sa rémission à Anthony Szigeti, un homme qu'il rencontre à Budapest et avec qui il se lie d'amitié : « [Szigeti] était un athlète d'une puissance physique extraordinaire — l'un des hommes les plus forts de Hongrie. Il m'a traîné hors de ma chambre et m'a obligé à faire des exercices physiques… il m'a sauvé la vie »60.    « […] je vole, pour m’abreuver de sa lumière éternelle, devant moi le jour et derrière moi la nuit, le ciel sur ma tète et les flots sous mes pieds. Quel beau rêve ! et cependant l’astre s’évanouit63. »

Extrait de Faust de Johann Wolfgang von Goethe, poème qui a inspiré Tesla pour la conception du moteur asynchrone64.
    Pour aider Tesla à se remettre de sa maladie, Szigeti l'invite à venir marcher avec lui au Városliget. Tesla accepte et passe la plupart de ses soirées avec Szigeti à discuter de ses idées de moteur à courant alternatif. Un jour, alors que Tesla récite un poème de Johann Wolfgang von Goethe, il a un « instant eurêka » pendant lequel une idée lui vient « comme un éclair ». Il commence alors à dessiner les plans d'une nouvelle invention dans le sable tout en l'expliquant à Szigeti65. Les images seraient apparues tellement clairement à Tesla qu'il en serait venu à demander à son ami si il « voyait le moteur tourner »66. C'est les images « du soleil qui se retire et se précipite en avant » et « des ailes invisibles qui soulèvent l'esprit mais pas le corps » du poème de Goethe qui inspirent Tesla à utiliser un champ magnétique tournant pour la conception de son moteur67,e.
L'épisode du parc à Budapest n'a pas seulement aidé Tesla à avancer dans ses recherches sur le premier moteur à courant alternatif, cela lui a également confirmé qu'il était capable de devenir inventeur, et il prend alors pleine conscience de son pouvoir créatif. Tesla se voit alors devenir « riche et célèbre ». En 1882, il profite de son travail aux Compagnies Ganz pour en apprendre plus sur le courant alternatif — Károly Zipernowsky, Ottó Bláthy et Miksa Déri, qui travaillent également chez Ganz, créent plus tard le premier réseau électrique en alternatif. C'est en travaillant chez Ganz que Tesla, en faisant des expériences avec un transformateur électrique défectueux en forme d'anneau, confirme sa théorie selon laquelle il est possible d'utiliser un courant alternatif pour créer un champ magnétique tournant68.
En 1882, Tesla est enfin engagé par Ferenc Puskás pour aider à développer le réseau téléphonique de Budapest. C'est alors que Tesla invente de nouveaux répéteurs et amplificateurs pour téléphone. Une fois le travail terminé, Tivadar Puskás, qui est à Paris pour aider Thomas Edison à introduire son système d’éclairage public à incandescence en France, invite Tesla et Szigeti à le rejoindre pour travailler pour la Edison General Electric Company69.

Ingénieur chez Edison
En France
À Paris, Tesla se distingue auprès du directeur de la Continental Edison, Charles Batchelor (en), probablement grâce à ses études supérieures en physique et mathématiques qui le rendent autant bon en théorie qu'en pratique. Il tente alors à plusieurs occasions d'expliquer ses idées de moteur à courant alternatif à ses collègues, en vain. Ceux-ci ne sont pas intéressés par ses idées, car la Edison Company est occupée à commercialiser des solutions d'éclairages électriques, et ne voit pour l'instant pas l'intérêt de développer des systèmes motorisés. Une autre raison du désintérêt des employés d'Edison vient peut-être aussi du fait que les idées de Tesla semblent être trop gourmandes en cuivre. En effet, une des politiques imposées par Thomas Edison consiste à utiliser le moins de cuivre possible dans ses systèmes, et Tesla prévoit d'alimenter son moteur avec six fils de cuivre, de façon à créer trois courants alternatifs déphasés70,f.   
    Tesla est ensuite employé par l'entreprise d'Edison en France et en Allemagne dans plusieurs stations d'éclairage. Il impressionne le directeur d'une des filières d'Edison, Louis Rau, et est envoyé à Strasbourg, qui fait alors partie de l'Empire allemand. Là-bas, il est chargé de réparer les dommages causés par un court-circuit à la gare de Strasbourg-Ville, en construction dans le cadre de la Neustadt. La gare de Strasbourg comporte alors un système d'éclairage de 1 200 lampes alimentées par quatre générateurs en plus d'une installation de Siemens & Halske de cinq générateurs à courant continu pour lampes à arc. Durant les travaux, Tesla trouve un générateur à courant alternatif de Siemens et commence à construire un prototype de moteur à courant alternatif dans son temps libre72. Après plusieurs essais, il réussit à faire tourner son moteur pour la première fois : « J'ai finalement eu la satisfaction de voir la rotation s'effectuer par des courants alternatifs de phases différentes, et sans contacts glissants ni collecteur, comme je l'avais conçu un an auparavant. C'était un plaisir exquis, mais incomparable au délire de joie qui a suivi la première révélation »73.
À Strasbourg et à Paris, Tesla tente à plusieurs reprises de trouver des investisseurs, mais personne ne semble vraiment s'intéresser à ses projets. Au printemps 1884, Charles Batchelor est rappelé aux États-Unis par Edison pour gérer Edison Machine Works (en) à New York. Batchelor demande alors à Tesla de le suivre pour travailler sur son moteur74.
Aux États-Unis   

        Le bâtiment de l'Edison Machine Works sur Goerck Street, à New York. Tesla ressent le passage de l'Europe cosmopolite au travail dans cet atelier comme une « douloureuse surprise »75.    Tesla émigre en juin 1884 et commence à travailler presque immédiatement chez Machine Works dans le Lower East Side de Manhattan, aux côtés d'une vingtaine d'« ingénieurs de terrain » qui peinent à mettre en place l'usine électrique de la ville76,77. Comme à Paris, Tesla travaille au dépannage des installations et à l'amélioration de générateurs. L'atelier où il travaille est surpeuplé : plusieurs centaines de machinistes, d'ouvriers et de cadres y sont employés. L'historien W. Bernard Carlson note que Tesla n'a peut-être rencontré Thomas Edison qu'à quelques reprises77. Une de ces rencontres est décrite dans l'autobiographie de Tesla : après avoir passé la nuit à réparer les dynamos endommagées du paquebot SS Oregon, il rencontre Batchelor et Edison, qui l'appellent « notre parisien ». Après que Tesla leur ait dit qu'il était resté debout toute la nuit pour réparer l'Oregon, Edison fait remarquer à Batchelor que « c'est un homme sacrément bon »75. L'un des projets confiés à Tesla consiste à mettre au point un système d'éclairage public basé sur des lampes à arc78,79. L'éclairage à arc est le type d'éclairage public le plus populaire, mais il nécessite des tensions élevées et est incompatible avec le système à incandescence basse tension d'Edison, et la société perd des contrats dans des villes qui veulent un éclairage public. Les dessins de Tesla ne sont jamais mis en production, peut-être en raison d'améliorations techniques apportées à l'éclairage public à incandescence ou d'un contrat d'installation qu'Edison a conclu avec une société d'éclairage à arc80.
Après six mois de travail chez Machine Works, en 1885, Tesla démissionne77. L'événement qui a précipité son départ n'est pas certain. Il s'agit peut-être d'une prime qu'il n'a pas reçue, soit pour avoir conçu de nouveaux générateurs, soit pour le système d'éclairage à arc qui avait été mis de côté78. Tesla a déjà eu des démêlés avec la société Edison à propos de primes non versées qu'il pensait mériter. Dans son autobiographie, Tesla déclare que le directeur d'Edison Machine Works lui a promis une prime de 50 000 dollars pour concevoir « vingt-quatre types différents de machines standard », « mais cela s'est avéré être une blague »81,82. Dans des versions ultérieures de cette histoire, Thomas Edison aurait offert lui-même une prime puis serait revenu sur sa parole, en disant « Tesla, tu ne comprends pas notre humour américain ». Tesla aurait alors donné sa démission, et Edison aurait tenté de le faire rester en lui offrant une augmentation83. Le journal de Tesla ne contient qu'un seul commentaire sur sa démission, une note qu'il a griffonnée sur les deux pages couvrant la période du 7 décembre 1884 au 4 janvier 1885, en disant « Good by [sic] to the Edison Machine Works » (« Adieu à Edison Machine Works »)84.
Débuts en tant qu'inventeur indépendant
Tesla Electric Light & Manufacturing
Peu après avoir quitté la société Edison, Tesla s'attelle à la tâche de breveter un système d'éclairage à arc, peut-être le même qu'il a développé chez Edison85,77. En mars 1885, il rencontre l'avocat Lemuel W. Serrell, qui travaille entre autres pour Edison, afin d'obtenir de l'aide pour soumettre les brevets85. Serrell présente Tesla à deux hommes d'affaires, Robert Lane et Benjamin Vail, qui acceptent de financer une société de fabrication et d'utilité d'éclairage à l'arc à son nom, la Tesla Electric Light & Manufacturing (en)86. Tesla travaille pendant le reste de l'année sur un générateur à courant continu amélioré et la construction et l'installation du système à Rahway, dans le New Jersey, et obtient ses premiers brevets aux États-Unis87. Le nouveau système de Tesla est remarqué par Electrical Review, un journal technique de New York, qui publie un article sur l'installation de Rahway en première page88.
Les investisseurs montrent cependant peu d'intérêt pour les idées de Tesla concernant de nouveaux types de moteurs à courant alternatif et d'équipements de transmission électrique. Après la mise en service de l'entreprise en 1886, ils décident que la manufacture de lampes à arc est un marché trop compétitif. Ils optent dès lors pour la simple exploitation d'une entreprise d'électricité, qu'ils créent, abandonnant la société de Tesla. Tesla perd même le contrôle de ses brevets, puisqu'il les a précédemment cédés à Tesla Electric & Manufacturing en échange d'actions89. Sans le sou, l'inventeur ne trouve plus de travail comme ingénieur et multiplie les petits boulots, tels que réparateur de circuits électriques ou comme ouvrier dans une société qui creuse des fossés pour 2 dollars par jour (57 dollars en 202290). Tesla lui-même considère cette période comme très difficile, écrivant : « J'ai vécu une année de terribles peines de cœur et de larmes amères, ma souffrance étant intensifiée par le besoin matériel. […] Mon éducation supérieure dans diverses branches de la science, de la mécanique et de la littérature m'ont paru [sic] comme une moquerie »c 6,89,91.
Nikola Tesla Company et Westinghouse
Fin de 1886, Tesla rencontre Alfred S. Brown, un surintendant de la Western Union, et Charles Fletcher Peck, un avocat de New York. Les deux hommes ont de l'expérience dans la création d'entreprises et la promotion des inventions et savent comment en tirer un profit92. Sur la base des nouvelles idées de Tesla, notamment une idée de moteur thermo-magnétique, ils acceptent de soutenir financièrement l'inventeur et de s'occuper de ses brevets93. Ensemble, ils forment la Tesla Electric Company en avril 1887 et s'accordent pour que Tesla reçoive un tiers des bénéfices, tandis que Brown et Peck se partagent un tiers ; le dernier tiers est réinvesti dans de futures inventions. Ils louent un laboratoire pour Tesla à Manhattan, où il travaille à l'amélioration et au développement de nouveaux types de moteurs électriques, de générateurs et d'autres dispositifs, avec Sziget comme assistant94.   

        Dessin tiré du brevet américain 381 968, illustrant le principe du moteur à induction à courant alternatif de Tesla    En 1887, Tesla met au point un moteur à induction qui fonctionne sur courant alternatif. En plus de faire breveter le moteur, Peck et Brown organisent des tests indépendants pour vérifier qu'il est fonctionnel et en font la promotion au moyen de communiqués de presse envoyés à des publications techniques pour des articles à paraître en même temps que la délivrance du brevet. Le physicien William Arnold Anthony, qui a testé le moteur, et le rédacteur en chef du magazine Electrical World, Thomas Commerford Martin, organisent une démonstration du moteur de Tesla le 16 mai 1888 à l’American Institute of Electrical Engineers95. Les ingénieurs de la Westinghouse Electric signalent alors à George Westinghouse que Tesla a un moteur à courant alternatif viable, ce dont Westinghouse a besoin pour un système à courant alternatif qu'il a déjà commencé à commercialiser. Bien que Westinghouse ait cherché à obtenir un brevet sur un moteur similaire développé en 1885 par le physicien italien Galileo Ferraris, il se rabat sur le modèle de Tesla, estimant que celui-ci va probablement dominer le marché96,97.    « […] il présentait un exemple rare de santé et de force. Comme un lion dans une forêt, il respirait profondément et avec délice l'air enfumé de ses usines. […] Athlète dans la vie ordinaire, il s'est transformé en géant face à des difficultés qui semblaient insurmontables. […] Quand d'autres abandonnaient en désespoir de cause, il triomphait. S'il avait été transporté sur une autre planète avec tout contre lui, il aurait travaillé à son salut »c 7.

Nikola Tesla au sujet de George Westinghouse98.
    En juillet 1888, Brown et Peck négocient un accord de licence avec George Westinghouse pour la conception des moteurs et transformateurs de Tesla pour 60 000 dollars en espèces et en actions et une redevance de 2,50 dollars par cheval-vapeur produit par chaque moteur (respectivement 1 707 333 dollars et 71 dollars en 202290). Westinghouse engage également Tesla pendant un an pour la somme de 2 000 dollars par mois (56 911 dollars en 202290) pour être consultant dans les laboratoires de Pittsburgh de la Westinghouse Electric99.
Au cours de cette année, Tesla travaille à Pittsburgh, aidant à créer un système de courant alternatif pour alimenter les tramways de la ville. Il trouve cette période frustrante en raison de conflits avec les autres ingénieurs de Westinghouse sur la meilleure façon de mettre en place le courant alternatif. Entre eux, ils se mettent d'accord sur un système à courant alternatif de 60 cycles que Tesla a proposé (pour correspondre à la fréquence de fonctionnement du moteur de Tesla), mais ils s’aperçoivent vite que cela ne fonctionnera pas pour les tramways, puisque le moteur à induction de Tesla ne peut fonctionner qu'à une vitesse constante. Ils finissent par utiliser un moteur de traction à courant continu à la place100,101.

Un marché très compétitif
La démonstration par Tesla de son moteur à induction et l'obtention ultérieure par Westinghouse d'une licence sur le brevet, tous deux en 1888, ont lieu alors que les compagnies d'électricité se livrent une intense concurrence102,103. Les trois grandes entreprises, Westinghouse, Edison et Thomson-Houston, essayent de se développer dans un secteur à fort capital et se sous-estiment mutuellement. Edison Electric va jusqu'à faire de la propagande et essaye de faire valoir que son système à courant continu est meilleur et plus sûr que le système à courant alternatif de Westinghouse. La concurrence signifie que Westinghouse n'a finalement pas les moyens financiers et techniques pour développer immédiatement le moteur de Tesla102.
Deux ans après la signature du contrat avec Tesla, Westinghouse Electric se retrouve en difficulté. Le quasi-effondrement de la Barings Bank, à Londres, déclenche la panique de 1890, poussant les investisseurs à demander le remboursement de leurs prêts à Westinghouse Electric en retour104. Le manque soudain de liquidités oblige l'entreprise à renflouer ses dettes. De nouveaux prêteurs exigent alors que Westinghouse réduise ce qui semble être des dépenses excessives dans l'acquisition d'autres sociétés, la recherche et les brevets, y compris la redevance par moteur prévue dans le contrat Tesla105,106. À ce moment-là, le moteur à induction Tesla peine à être mis en place et est bloqué en phase de développement102,104. Westinghouse paye alors une redevance garantie de 15 000 dollars par an bien que les modèles fonctionnels du moteur de Tesla soient rares et que les systèmes d'alimentation polyphasés nécessaires pour le faire fonctionner soient encore plus rares107,104.
Au début de l'année 1891, George Westinghouse explique de manière très claire ses difficultés financières à Tesla, en disant que s'il ne répond pas aux exigences de ses prêteurs, il ne contrôlera plus Westinghouse Electric et Tesla devra traiter avec les banquiers lui-même pour tenter de percevoir ses futures redevances108. Le fait de voir Westinghouse continuer à défendre le moteur convainc Tesla, et il accepte de libérer la société des redevances prévues dans son contrat108,109. Six ans plus tard, Westinghouse achète le brevet de Tesla pour une somme de 216 000 dollars (6 638 112 dollars en 202290) dans le cadre d'un accord de partage de brevet signé avec General Electric (une société issue de la fusion, en 1892, entre Edison et Thomson-Houston)110,111,112.

Laboratoires de New York   

    
Mark Twain, au premier plan, et Nikola Tesla, en 1894 dans le laboratoire de Tesla.
L'argent que Tesla gagne grâce à ses brevets le rend financièrement indépendant et lui donne le temps et les fonds nécessaires pour poursuivre ses propres intérêts113. En 1889, Tesla quitte le magasin de Liberty Street que Peck et Brown louent pour lui. Il travaille alors pendant les douze années suivantes dans plusieurs ateliers et laboratoires à Manhattan : un laboratoire au 175 Grand Street (1889-1892), le quatrième étage du 33-35 South Fifth Avenue (1892-1895), et les sixième et septième étages des 46 & 48 East Houston Street (1895-1902)114,115,116.
Alors que Tesla quitte Westinghouse, Szigeti, son ami et associé depuis plus de neuf ans, lui annonce qu'il aimerait partir pour développer ses propres idées. Son départ est particulièrement difficile à accepter pour Tesla et le blesse profondément105.
Travail en haute fréquence
Article détaillé : Bobine Tesla.
Au cours de l'été 1889, Tesla se rend à l'Exposition universelle de Paris et prend connaissance des expériences de Heinrich Hertz qui prouvent l'existence de rayonnements électromagnétiques117. Tesla trouve cette nouvelle découverte « rafraîchissante » et décide de l'explorer plus en profondeur. En répétant, puis en développant ces expériences, Tesla invente la bobine Tesla, utilisée pour produire de l'électricité à haute tension, à faible courant et à haute fréquence en courant alternatif118.   

        Tesla faisant la démonstration de son éclairage sans fil lors d'une conférence donnée en 1891 au Columbia College de New York.    Les travaux de Tesla se concentrent alors sur la haute fréquence, et plus particulièrement sur la conversion d'électricité en lumière, alors que Guglielmo Marconi, un autre inventeur, a développé les théories de Hertz pour des utilisations en télécommunications. Afin de promouvoir ses découvertes, Tesla utilise ce qu'il a appris avec Peck et Brown : il publie plusieurs articles dans des journaux spécialisés, pose des brevets sur ses inventions et donne une série de conférences dans des universités et écoles d'ingénieurs. Lors de démonstrations publiques pour un système d'éclairage, il allume des tubes de Geissler et des ampoules à incandescence sans utiliser de fils119. En 1893, Tesla déclare aux spectateurs de plusieurs conférences qu'il est sûr qu'un système comme le sien pourrait éventuellement conduire « des signaux intelligibles ou peut-être même de l'énergie à n'importe quelle distance sans utiliser de fils » en le conduisant à travers la terre120,121. Tesla entre également en conflit avec Elihu Thomson, qui travaille sur la haute fréquence et n'observe pas toujours les mêmes résultats que lui ; Tesla et Thomson se répondent par une série d'articles dans des journaux spécialisés entre mars et avril 1891122.
Le 30 juillet 1891, à l'âge de 35 ans, Tesla est naturalisé citoyen des États-Unis11. En 1892, et jusqu'en 1894, Tesla devient vice-président de l’American Institute of Electrical Engineers, le précurseur de l’Institute of Electrical and Electronics Engineers123.

Système polyphasé et exposition universelle de 1893
Début 1893, les ingénieurs de Westinghouse Charles F. Scott puis Benjamin G. Lamme font des progrès sur une version fonctionnelle du moteur à induction de Tesla. Lamme trouve un moyen de rendre l'alimentation polyphasée compatible avec les anciens systèmes monophasés à courant alternatif et à courant continu en développant une commutatrice124. Westinghouse Electric a dès lors un moyen de fournir de l'électricité à tous les clients potentiels et commence à donner à son système polyphasé à courant alternatif le nom « Tesla Polyphase System ». Ils pensent alors que les brevets de Tesla leur donnent la priorité sur les autres systèmes polyphasés à courant alternatif, et envoient des brochures à leurs clients les avertissant que, s'ils venaient à acheter un système alternatif ailleurs, ils pouvaient être poursuivis en justice125.
Westinghouse Electric demande à Tesla de participer à l'exposition universelle de 1893 à Chicago, où la société dispose d'un grand espace consacré aux expositions sur l'électricité. Bien que l'entreprise soit passée très proche de la faillite, Westinghouse Electric remporte également l'appel d'offres pour éclairer l'exposition avec du courant alternatif ; Westinghouse obtient le contrat en proposant des prix bien plus bas que ses compétiteurs, ce qui force ses ingénieurs à utiliser des alternateurs plus gros et une tension électrique plus élevée126. C'est néanmoins un moment clé dans l'histoire du courant alternatif, car la société démontre au public américain la sécurité, la fiabilité et l'efficacité d'un système alternatif polyphasé qui peut alimenter les autres stands de la foire en courant alternatif et en courant continu127,128,129.    « Dans la salle étaient suspendues deux plaques de caoutchouc dur recouvertes de papier d'étain. Elles étaient espacées d'environ 15 pieds et servaient de bornes aux fils électriques des transformateurs. Lorsque le courant circulait, les lampes ou les tubes, auxquels aucun fil n'était connecté, mais qui étaient posés sur une table entre les plaques suspendues, ou qui pouvaient être tenus à la main dans presque n'importe quelle partie de la pièce, étaient rendus lumineux ».

Témoignage de John Patrick Barrett, un visiteur de l'exposition universelle de 1893130.
    Un espace d'exposition spécial est mis en place pour présenter différents modèles de moteur à induction de Tesla. Le champ magnétique rotatif qui les actionne est expliqué par une série de démonstrations, dont un œuf de Colomb qui utilise la bobine biphasée d'un moteur à induction pour faire tourner un œuf en cuivre et le faire tenir debout131. Tesla visite notamment la foire pour assister au Congrès international sur l'électricité et faire une série de démonstrations au stand Westinghouse132. Une pièce spécialement obscurcie est aménagée où Tesla montre son système d'éclairage sans fil, en utilisant une démonstration qu'il avait déjà faite à travers l'Amérique et l'Europe ; il s'agit notamment d'utiliser un courant alternatif à haute tension et haute fréquence pour allumer des lampes à décharge sans fil133.
Lors de sa présentation au Congrès international sur l'électricité, dans le hall agricole de l'exposition universelle, Tesla présente un générateur électrique alternatif à vapeur qu'il a breveté cette année-là, ce qu'il pense être une meilleure façon de générer du courant alternatif134. La vapeur est forcée dans un oscillateur et s'échappe par une série d'orifices, poussant un piston fixé à une armature de haut en bas. L'armature magnétique vibre alors de haut en bas à grande vitesse, produisant un champ magnétique alternant. Celui-ci induit un courant électrique alternatif dans les bobines de fil situées à proximité. Cela permet de supprimer les pièces compliquées d'un moteur/générateur à vapeur, mais n'est finalement jamais considéré comme une solution technique viable pour produire de l'électricité135.

Consultant aux chutes du Niagara   

        Statue de Nikola Tesla à Niagara Falls au Canada.    En 1893, Edward Dean Adams, qui dirige la Niagara Falls Hydraulic Power and Manufacturing Company, demande l'avis de Tesla pour un système de transmission de l'électricité produite aux chutes du Niagara. Pendant plusieurs années, Adams a reçu une série de propositions et a ouvert plusieurs concours afin de déterminer la meilleure façon d'utiliser l'énergie produite sur le site. Parmi les systèmes proposés par plusieurs entreprises américaines et européennes figurent alors des systèmes de courant alternatif biphasé et triphasé, de courant continu à haute tension et d'air comprimé. Adams demande à Tesla des informations sur tous les systèmes en compétition. L'inventeur recommande alors à Adams un système biphasé, jugé plus fiable par Tesla, et lui explique que Westinghouse propose un système compatible avec l'éclairage à incandescence en utilisant un courant alternatif biphasé. L'entreprise d'Adams attribue alors un contrat à Westinghouse Electric pour la construction d'un système de production de courant alternatif biphasé aux chutes du Niagara, sur la base des conseils de Tesla et de la démonstration de Westinghouse à l'exposition universelle, qui prouve qu'ils sont capables de construire un système complet de courant alternatif. Un autre contrat est cependant passé avec General Electric pour la construction du système de distribution136.

Nikola Tesla Company
En 1895, Edward Dean Adams, impressionné par ce qu'il a vu lors de sa visite du laboratoire de Tesla, accepte de participer à la fondation de la Nikola Tesla Company, créée pour financer, développer et commercialiser une variété de brevets antérieurs et nouveaux. Alfred Brown s'engage avec Tesla, apportant avec lui les brevets développés sous Peck et Brown. William Birch Rankine et Charles F. Coaney font également partie du conseil d'administration de la société. Tesla trouve peu d'investisseurs ; le milieu des années 1890 est une période difficile sur le plan financier, et les brevets d'éclairage sans fil et d'oscillateurs qu'il a mis sur le marché n'ont jamais abouti137.

Incendie au laboratoire de Tesla
Le 13 mars 1895, aux aurores, le bâtiment de la Cinquième Avenue qui abrite le laboratoire de Tesla prend feu. L'incendie commence dans le sous-sol du bâtiment et est si intense que le laboratoire de Tesla, situé au quatrième étage, s'effondre au deuxième étage. L'incendie fait non seulement reculer les projets en cours de Tesla, mais il détruit également une collection de notes et de matériel de recherche, de modèles et de pièces de démonstration, dont beaucoup ont été présentées à l'Exposition universelle de Colombie de 1893. Les pertes s'élèvent à près de 100 000 dollars (3 073 200 dollars en 202290)138.
La destruction de son laboratoire touche énormément Tesla. Il passe alors plusieurs jours dans son lit et, selon le New York Herald, il apparaît « découragé et abattu »c 8. Tesla revient quelques jours plus tard sur les lieux de l'incendie avec des ouvriers afin de sauver ce qui peut l'être. Pour surmonter cette épreuve, Tesla s'essaye à l'électrothérapie ; il s'administre plusieurs chocs par jour, probablement au moyen d'une de ses bobines, de façon à « éviter de sombrer dans un profond état de mélancolie »c 9,139.

Rayons X   
  

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L'ÉCRITURE

 


 

 

 

 

 

écriture
(latin scriptura)

Consulter aussi dans le dictionnaire : écriture
Cet article fait partie du dossier consacré à la Mésopotamie.

Système de signes graphiques servant à noter un message oral afin de pouvoir le conserver et/ou le transmettre.

HISTOIRE
Toutes les civilisations qui ont donné naissance à une forme d'écriture ont forgé une version mythique de ses origines ; elles en ont attribué l'invention aux rois ou aux dieux. Mais les premières manifestations de chaque écriture témoignent d'une émergence lente et de longs tâtonnements. Dans ces documents, les hommes ont enregistré : des listes d'impôts et des recensements ; des traités et des lois, des correspondances entre souverains ou États ; des biographies de personnages importants ; des textes religieux et divinatoires. Ainsi l'écriture a-t-elle d'abord servi à noter les textes du pouvoir, économique, politique ou religieux. Par ailleurs, les premiers systèmes d'écriture étaient compliqués. Leur apprentissage était long et réservé à une élite sociale voulant naturellement défendre ce statut privilégié et qui ne pouvait guère être favorable à des simplifications tendant à faciliter l'accès à l'écriture, instrument de leur pouvoir.

À partir du IIIe millénaire avant J.-C., toutes les grandes cultures du Proche-Orient ont inventé ou emprunté un système d'écriture. Les systèmes les plus connus, et qui ont bénéficié de la plus grande extension dans le monde antique, demeurent ceux de l'écriture hiéroglyphique égyptienne et de l'écriture cunéiforme, propre à la Mésopotamie. L'écriture égyptienne est utilisée dans la vallée du Nil, jusqu'au Soudan, sur la côte cananéenne et dans le Sinaï. Mais, pendant près d'un millénaire, l'écriture cunéiforme est, avec la langue sémitique (l'assyro-babylonien) qu'elle sert à noter, le premier moyen de communication international de l'histoire. L'Élam (au sud-ouest de l'Iran), les mondes hittite (en Anatolie) et hourrite (en Syrie du Nord), le monde cananéen (en Phénicie et en Palestine) ont utilisé la langue et l'écriture mésopotamienne pour leurs échanges diplomatiques et commerciaux, mais aussi pour rédiger et diffuser leurs propres œuvres littéraires et religieuses. Pour leur correspondance diplomatique, les pharaons du Nouvel Empire avaient eux-mêmes des scribes experts dans la lecture des textes cunéiformes.
À la même époque, d'autres systèmes d'écriture sont apparus, mais leur extension est limitée : en Anatolie, le monde hittite utilise une écriture hiéroglyphique qui ne doit rien à l'Égypte. Dans le monde égéen, les scribes crétois inventent une écriture hiéroglyphique, puis linéaire, de 80 signes environ, reprise par les Mycéniens.
Au Ier millénaire, l'apparition de l'alphabet marque une histoire décisive dans l'histoire de l'écriture. Depuis des siècles, l'Égypte dispose, au sein de son écriture nationale, du moyen de noter les consonnes. Au xive siècle avant J.-C., les scribes d'Ougarit gravent sur des tablettes d'argile des signes cunéiformes simplifiés et peu nombreux, puisqu'ils ne sont que 30, correspondant à la notation de 27 consonnes et de 3 valeurs vocaliques. Mais les uns et les autres ne font pas école. Ce n'est qu'après le xie siècle que le système d'écriture alphabétique se généralise à partir de la côte phénicienne. Une révolution sociale accompagne cette innovation radicale : les scribes, longuement formés dans les écoles du palais et des temples, voient leur rôle et leur importance diminuer.

LE SYSTÈME CUNÉIFORME

Le premier système d'écriture connu apparaît dans la seconde moitié du IVe millénaire avant notre ère, en basse Mésopotamie, pour transcrire le sumérien. Dans l'ancienne Mésopotamie, les premiers signes d'écriture sont apparus pour répondre à des besoins très concrets : dénombrer des biens, distribuer des rations, etc. Comme tous les systèmes d'écriture, celui-ci apparaît donc d'abord sous forme de caractères pictographiques, dessins schématisés représentant un objet ou une action. Le génie de la civilisation sumérienne a été, en quelques siècles, de passer du simple pictogramme à la représentation d'une idée ou d'un son : le signe qui reproduit à l'origine l'apparence de la flèche (ti en sumérien) prend la valeur phonétique ti et la signification abstraite de « la vie », en même temps que sa graphie se stylise et, en s'amplifiant, ne garde plus rien du dessin primitif.

LES PICTOGRAMMES DE L'ÉCRITURE CUNÉIFORME
Trouvées sur le site d'Ourouk IV, de petites tablettes d'argile portent, tracés avec la pointe d'un roseau, des pictogrammes à lignes courbes, au nombre d'un millier, chaque caractère représentant, avec une schématisation plus ou moins grande et sans référence à une forme linguistique, un objet ou un être vivant. L'ensemble de ces signes, qui dépasse le millier, évolue ensuite sur deux plans. Sur le plan technique, les pictogrammes connaissent d'abord une rotation de 90° vers la gauche (sans doute parce que la commodité de la manipulation a entraîné une modification dans l'orientation de la tablette tenue en main par le scribe) ; ultérieurement, ces signes ne sont plus tracés à la pointe sur l'argile, mais imprimés, dans la même matière, à l'aide d'un roseau biseauté, ce qui produit une empreinte triangulaire en forme de « clou » ou de « coin », cuneus en latin, d'où le nom de cunéiforme donné à cette écriture.

LE SENS DES PICTOGRAMMES CUNÉIFORMES
Sur le plan logique, l'évolution est plus difficile à cerner. On observe cependant, dès l'époque primitive, un certain nombre de procédés notables. Ainsi, beaucoup de ces signes couvrent une somme variable d'acceptions : l'étoile peut tour à tour évoquer, outre un astre, « ce qui est en haut », le « ciel » et même un « être divin ». Par ailleurs, les sumériens ne se sont pas contenté de représenter un objet ou un être par un dessin figuratif : ils ont également noté des notions abstraites au moyen de symboles. C'est ainsi que deux traits sont parallèles ou croisés selon qu'ils désignent un ami ou un ennemi.
Le sens peut aussi procéder de la combinaison de deux éléments graphiques. Par exemple, en combinant le signe de la femme et celui du massif montagneux, on obtient le sens d'« étrangère », « esclave ».
Tous ces signes, appelés pictogrammes par référence à leur tracé, sont donc aussi des idéogrammes, terme qui insiste sur leur rôle sémantique (leur sens) et indique de surcroît leur insertion dans un système. L'écriture cunéiforme dépasse ensuite ce stade purement idéographique. Un signe dessiné peut aussi évoquer le nom d'une chose, et non plus seulement la chose elle-même. On recourt alors au procédé du rébus, fondé sur le principe de l'homophonie (qui ont le même son). Ce procédé permet de noter tous les mots et ainsi des messages plus élaborés.

L'ÉCRITURE DES AKKADIENS
Cependant, les Sumériens considèrent les capacités phonétiques des signes, nouvellement découvertes, comme de simples appoints à l'idéographie originelle, et font alterner arbitrairement les deux registres, idéographique et phonographique. Lorsque les Akkadiens empruntent ce système vers − 2300, ils l'adaptent à leur propre langue, qui est sémitique, et font un plus grand usage du phonétisme, car, à la différence du sumérien, dont les vocables peuvent se figurer par des idéogrammes toujours identiques, flanqués d'affixes qui déterminent leur rôle grammatical, l'akkadien renferme déclinaisons et conjugaisons.

L'ÉVOLUTION DU SUMÉRO-AKKADIEN
L'écriture suméro-akkadienne ne cesse d'évoluer et connaît notamment une expansion importante au IIe millénaire. Le cunéiforme est adopté par des peuples de l'Orient qui l’adaptent à la phonétique de leur langue : Éblaïtes, Susiens, Élamites, etc. Vers − 1500, les Hittites adoptent les cunéiformes babyloniens pour noter leur langue, qui est indo-européenne, associant leurs idéogrammes à ceux venus de Mésopotamie, qu'ils prononcent en hittite. L'ougaritique, connu grâce aux fouilles de Ras Shamra (l'antique Ougarit), dans l'actuelle Syrie, est un alphabet à technique cunéiforme ; il note plusieurs langues et révèle que, à partir de − 1400 environ, l'écriture en cunéiformes est devenue une sorte de forme « véhiculaire », simplifiée, servant aux échanges internationaux. Au Ier millénaire encore, le royaume d'Ourartou (situé à l'est de l'Anatolie) emprunte les caractères cunéiformes (vers − 800) et ne les modifie que légèrement. Enfin, pendant une période assez brève (vie-ive s. avant notre ère), on utilise un alphabet à technique cunéiforme pour noter le vieux perse. Au Ier millénaire, devant les progrès de l'alphabet et de la langue des Araméens (araméen), l'akkadien devient une langue morte ; le cunéiforme ne se maintient que dans un petit nombre de villes saintes de basse Mésopotamie, où il est utilisé par des Chaldéens, prêtres et devins, jusqu'au ier s. après J.-C., avant de sombrer dans l'oubli.

DU HIÉROGLYPHE AU DÉMOTIQUE

Hiéroglyphes
Tout d'abord hiéroglyphique, l'écriture égyptienne évolue en se simplifiant vers une écriture plus maniable, et d'un usage quotidien. Le hiéroglyphe est une unité graphique utilisée dans certaines écritures de l'Antiquité, comme l'égyptien. Les premiers témoignages « hiéroglyphiques » suivent de quelques siècles les plus anciennes tablettes sumériennes écrites en caractères cunéiformes. Le mot « hiéroglyphe », créé par les anciens Grecs, fait état du caractère « sacré » (hieros) et « gravé » (gluphein) de l'écriture égyptienne monumentale, mais n'est réservé à aucun système d'écriture particulier. On désigne par le même terme les écritures crétoises du minoen moyen (entre 2100 et 1580 avant J.-C.), que l'on rapproche ainsi des signes égyptiens, mais qui demeurent indéchiffrées.

LES HIÉROGLYPHES ÉGYPTIENS
La langue égyptienne est une langue chamito-sémitique dont la forme écrite n'est pas vocalisée. Vers 3000 avant J.-C., l'Égypte possède l'essentiel du système d'écriture qu'elle va utiliser pendant trois millénaires et dont les signes hiéroglyphiques offrent la manifestation la plus spectaculaire. Quelque 700 signes sont ainsi créés, beaucoup identifiables parce que ce sont des dessins représentant des animaux, un œil, le soleil, un outil, etc.
Cette écriture est d'abord pictographique (un signe, dessiné, représente une chose ou une action). Mais dès l'origine, l'écriture égyptienne eut recours, à côté des signes-mots (idéogrammes), à des signes ayant une valeur phonétique (phonogrammes), où un signe représente un son. Le dessin du canard représente l'animal lui-même, mais canard se disant sa, le même signe peut évoquer le son sa, qui sert aussi à désigner le mot « fils ». Pour éviter au lecteur confusions ou hésitations, le scribe a soin de jalonner son texte de repères : signalisation pour désigner l'emploi du signe comme idéogramme (signe-chose, représentant plus ou moins le sens du mot) ou phonogramme, et compléments phonétiques qui indiquent la valeur syllabique. Il existe également des idéogrammes déterminatifs, qui ne se lisent pas, mais qui indiquent à quelle catégorie appartient le mot. Les signes peuvent être écrits de gauche à droite ou de droite à gauche.
On distingue trois types d'écriture égyptienne : l'écriture cursive ou hiératique, tracée sur papyrus, l'écriture démotique, plus simplifiée que l'écriture hiératique, et l'écriture hiéroglyphique proprement dite, c'est-à-dire celle des monuments, antérieure à 2500 avant J.-C. Ces hiéroglyphes, gravés à l'origine dans la pierre, en relief ou en creux, peuvent être disposés verticalement ou horizontalement, comme ils peuvent se lire de droite à gauche ou de gauche à droite, le sens de la lecture étant indiqué par la direction du regard des êtres humains et des animaux, toujours tourné vers le début du texte.
L'écriture hiéroglyphique apparaît toute constituée dès les débuts de l'histoire (vers 3200 avant J.-C.) ; la dernière inscription en hiéroglyphes, trouvée à Philae, date de 394 après J.-C.

LE SYSTÈME DE L'ÉCRITURE ÉGYPTIENNE
Les idéogrammes peuvent être des représentations directes ou indirectes, grâce à divers procédés logiques :
– la représentation directe de l'objet que l'ont veut noter ;
– la représentation par synecdoque ou métonymie, c'est-à-dire en notant la partie pour le tout, l'effet pour la cause, ou inversement : ainsi, la tête de bœuf représente cet animal ; deux yeux humains, l'action de voir ;
– la représentation par métaphore : on note, par exemple, la « sublimité » par un épervier, car son vol est élevé ; la « contemplation » ou la « vision », par l'œil de l'épervier, parce qu'on attribuait à cet oiseau la faculté de fixer ses regards sur le disque du Soleil ;
– représentation par « énigme » – le terme est de Champollion – ; on emploie, pour exprimer une idée, l'image d'un objet physique n'ayant qu'un rapport lointain avec l'objet même de l'idée à noter : ainsi, une plume d'autruche signifie la « justice », parce que, disait-on, toutes les plumes des ailes de cet oiseau sont parfaitement égales ; un rameau de palmier représente l'« année », parce que cet arbre était supposé avoir autant de rameaux par an que l'année compte de mois, etc.

L'ÉVOLUTION DE L'ÉCRITURE ÉGYPTIENNE

L'évolution des hiéroglyphes vers le phonétisme

À partir des idéogrammes originels, l'écriture égyptienne a évolué vers un phonétisme plus marqué que celui du cunéiforme. Selon le principe du rébus là aussi, on a utilisé, pour noter telle notion abstraite difficile à figurer, l'idéogramme d'un objet dont le nom a une prononciation identique ou très proche. Par exemple, le scarabée, khéper, a servi à noter la notion qui se disait également khéper, le « devenir ».
Poussé plus loin, le recours au phonétisme mène à l'acronymie. Un acronyme est en l'occurrence une sorte de sigle formé de toute consonne initiale de syllabe. Apparaissent ainsi des acronymes trilitères et bilitères (nfr, « cœur » ; gm, « ibis »), ainsi que des acronymes unilitères (r, « bouche »), qui constituent une espèce d'alphabet consonantique de plus de vingt éléments.
Mais le fait de noter exclusivement les consonnes entraîne beaucoup trop d'homonymies. Pour y remédier, on utilise certains hiéroglyphes comme déterminatifs sémantiques destinés à guider l'interprétation sémantique des mots écrits phonétiquement. Par exemple, le signe du « Soleil », associé à la « massue », hd, et au « cobra », dj, qui jouent un rôle phonétique, mène à la lecture hedj, « briller ».C'est dans la catégorie des déterminatifs qu'entre le cartouche, encadrement ovale signalant un nom de souverain. Quelle que soit sa logique, cette écriture est d'un apprentissage et d'une lecture difficiles, et se prête peu à une graphie rapide.

L'écriture hiératique

Sur le plan technique, si la gravure dans la pierre s'accommode de ces formes précises, l'utilisation du roseau ou du pinceau sur du papyrus ou de la peau entraîne une écriture plus souple. Les hiéroglyphes sont simplifiés pour aboutir à deux formes cursives : l'écriture hiératique (usitée par les prêtres) et l'écriture démotique (servant à la rédaction de lettres et de textes courants). Tracée sur papyrus à l'aide d'un roseau à la pointe écrasée, trempée dans l'encre noire ou rouge, l'écriture hiératique est établie par simplification et stylisation des signes hiéroglyphiques. Avec ses ligatures, ses abréviations, elle sert aux besoins de la vie quotidienne : justice, administration, correspondance privée, inventaires mais aussi littérature, textes religieux, scientifiques, etc.

Le démotique
Vers 700 avant J.-C., une nouvelle cursive, plus simplifiée, remplace l'écriture hiératique. Les Grecs lui donnent le nom de « démotique », c'est-à-dire « (écriture) populaire », car elle est d'un usage courant et permet de noter les nouvelles formes de la langue parlée. Utilisée elle aussi sur papyrus ou sur ostraca (tessons de poterie), cette écriture démotique suffit à tous les usages pendant plus de 1000 ans, exception faite des textes gravés sur les monuments, qui demeurent l'affaire de l'hiéroglyphe, et des textes religieux sur papyrus pour lesquels on garde l'emploi de l'écriture hiératique.
Sur le plan fonctionnel, les Égyptiens, tout comme les Sumériens, n'ont pas exploité pleinement leurs acquis et se sont arrêtés sur le chemin qui aurait pu les mener à une écriture alphabétique. Demeuré longtemps indéchiffrable, le système d’écriture égyptien fut décomposé et analysé par Champollion (1822) grâce à la découverte de la pierre de Rosette, qui portait le même texte en hiéroglyphe, en démotique et en grec.

LES ÉCRITURES ANCIENNES DÉCHIFFRÉES
Alliant érudition, passion et intuition, les chercheurs du xixe s. déchiffrent les écritures des civilisations mésopotamiennes et égyptiennes.
Dans leurs travaux, ils durent résoudre deux problèmes : celui de l'écriture proprement dite, d'une part ; celui de la langue pour laquelle un système d'écriture était employé, d'autre part. Le document indispensable fut donc celui qui utilisait au moins deux systèmes d'écriture (ou davantage) dont l'un était déjà connu : la pierre de Rosette, rédigé en 2 langues et trois systèmes d’écritures (hiéroglyphe, démotique et grec) permit de déchiffrer les hiéroglyphes, grâce à la connaissance du grec ancien. Les savants durent ensuite faire l'hypothèse que telle ou telle langue avait été utilisée pour rédiger un texte donné ; Jean-François Champollion postula ainsi que la langue égyptienne antique a survécu dans la langue copte, elle-même conservée dans la liturgie de l'église chrétienne d'Égypte. De même le déchiffreur de l’écriture cunéiforme, sir Henry Creswicke Rawlinson, une fois les textes en élamite et vieux-perse de Béhistoun mis au point, fit l'hypothèse, avec d'autres chercheurs, que le texte restant était du babylonien, et qu'il s'agissait d'une langue sémitique dont les structures pouvaient être retrouvées à partir de l'arabe et de l'hébreu.

LES DÉCHIFFREURS
1754 : l'abbé Barthélemy propose une lecture définitive des textes phéniciens et palmyriens.
1799 (2 août) : mise au jour de la pierre de Rosette, dans le delta du Nil, portant copie d'un décret de Ptolémée V Épiphane (196 avant J.-C.) rédigé en trois écritures, hiéroglyphique, hiératique et grecque.
1822 : Lettre à Monsieur Dacier, de J.-F. Champollion, où ce dernier expose le principe de l'écriture égyptienne.
1824 : parution du Précis du système hiéroglyphique rédigé par Champollion.
À partir de 1835 : l'Anglais H. C. Rawlinson copie, à Béhistoun, en Iran, une inscription célébrant les exploits de Darius Ier (516 avant J.-C.) rédigée selon trois systèmes d'écriture cunéiforme, en vieux-perse, en élamite et en babylonien (akkadien), langues jusqu'alors inconnues.
1845 : le texte en vieux-perse est déchiffré par Rawlinson.
1853 : le texte en élamite est déchiffré par E. Norris.
1857 : un même texte babylonien est confié à quatre savants qui en proposent des traductions identiques.
1858 : Jules Oppert publie son Expédition scientifique en Mésopotamie, qui contribue au déchiffrement du cunéiforme.
1905 : F. Thureau-Dangin établit l'originalité de l'écriture et du système linguistique des Sumériens.
1917 : le Tchèque Hrozny établit que les textes hittites, écrits en caractères cunéiformes, servent à noter une langue indo-européenne, désormais déchiffrée.
1945 : découverte d'une stèle bilingue à Karatépé, en Cilicie ; la version phénicienne du texte permet de déchiffrer un texte louwite (proche du hittite) noté en écriture hiéroglyphique.
1953 : les Anglais M. Ventris et J. Chadwick établissent que les textes rédigés en écriture dite « linéaire B » sont du grec archaïque (mycénien) ; le linéaire B est une écriture syllabique comprenant environ 90 signes.

LA « LANGUE GRAPHIQUE » DES CHINOIS
Après les écritures sumérienne et égyptienne, l'écriture chinoise est la troisième écriture importante à avoir découpé les messages en mots. Mais elle n'a pas évolué comme les deux autres, car, à la différence de tous les systèmes d'écriture, qui sont parvenus, à des degrés divers, à exprimer la pensée par la transcription du langage oral, l'écriture chinoise note une langue conçue en vue de l'expression écrite exclusivement, et appelée pour cette raison « langue graphique ».

L'ÉVOLUTION DES IDÉOGRAMMES CHINOIS
Les premiers témoignages de l’écriture chonoise datent du milieu du IIe millénaire avant J.-C. : ce sont des inscriptions divinatoires, gravées sur des carapaces de tortues ou des omoplates de bœufs. Les devins y gravaient les questions de leurs « clients » puis portaient contre ce support un fer chauffé à blanc et interprétaient les craquelures ainsi produites. Ce type d’écriture a évolué à travers le temps et les différents supports : inscriptions sur des vases de bronze rituels aux alentours du ixe s. ; écriture sigillaire, gravée dans la pierre ou l'ivoire, au milieu du Ier millénaire ; caractères « classiques », peints au pinceau, à partir du iie s. avant J.-C. Ces derniers signes ont traversé deux millénaires ; en 1957, une réforme en a simplifié un certain nombre.

LE FONCTIONNEMENT DE L'ÉCRITURE CHINOISE

Écriture chinoise
Sur le plan fonctionnel, les pictogrammes originels ont évolué vers un système d'écriture où les éléments sont dérivés les uns des autres. Soit le caractère de l'arbre (mu) : on peut en cocher la partie basse pour noter « racine » (ben), ou la partie haute pour « bout, extrémité » (mo) ; on peut aussi lui adjoindre un deuxième arbre pour noter « forêt » (lin), un troisième pour noter « grande forêt », et ultérieurement « nombreux », « sombre » (sen).
Un dérivé peut servir à son tour de base de dérivation. Ainsi, le pictogramme de la « servante », de l'« esclave », figurant une femme et une main droite (symbole du mari et du maître), est associé au signe du cœur, siège des sentiments, pour signifier la « rage », la « fureur », éprouvée par l'esclave.
Cette langue graphique use également d'indicateurs phonétiques. Ainsi, le caractère de la femme, flanqué de l'indicateur « cheval » (mâ), note « la femme qui se prononce comme le cheval » (au ton près), c'est-à-dire la « mère » (m"a) ; si l'on associe « cheval » avec « bouche », on note la particule interrogative (ma) ; avec deux « bouches », le verbe « injurier ».
Inversement, le caractère chinois peut être lu grâce au déterminatif sémantique. Ces déterminatifs, ou clés (au nombre de 540 au iie s. après J.-C., réduits à 214 au xviie s., et portés à 227, avec des modifications diverses, en 1976), sont des concepts destinés à orienter l'esprit du lecteur vers telle ou telle catégorie sémantique. Le même signe signifiera « rivière » s'il est précédé de la clé « eau », et « interroger » s'il est précédé de la clé « parole ».
Le système chinois repose donc sur le découpage de l'énoncé en mots. Il semble que, de l'autre côté du Pacifique, et au xvie s. de notre ère seulement, à la veille de la conquête espagnole, les glyphes précolombiens (que nous déchiffrons très partiellement à ce jour, malgré des progrès dans la lecture des glyphes mayas) présentent des similitudes avec cette écriture. Mais ils ne se sont pas entièrement dégagés de la simple pictographie.

L'AVENTURE DURABLE DE L'ALPHABET
LA NAISSANCE DE L'ALPHABET
L'invention de l'alphabet (dont le nom est forgé par les Grecs sur leurs deux premières lettres alpha et bêta) se situe au IIe millénaire avant notre ère en Phénicie. Deux peuples y jouent un rôle important, les Cananéens et, à partir du xiie s. avant J.-C., les Araméens ; ils parlent chacun une langue sémitique propre et utilisent l'akkadien, écrit en cunéiformes, comme langue véhiculaire. Dans les langues sémitiques, chacun des « mots » est formé d'une racine consonantique qui « porte » le sens, tandis que les voyelles et certaines modifications consonantiques précisent le sens et indiquent la fonction grammaticale. Cette structure n'est sans doute pas étrangère à l'évolution de ces langues vers le principe alphabétique, et plus précisément vers l'alphabet consonantique, à partir du système cunéiforme.

L'ALPHABET OUGARITIQUE
Le premier alphabet dont on ait pu donner une interprétation précise est l'alphabet ougaritique, apparu au moins quatorze siècles avant notre ère. Différent du cunéiforme mésopotamien, qui notait des idées (cunéiformes idéographiques), puis des syllabes (cunéiformes syllabiques), il note des sons isolés, en l'occurrence des consonnes, au nombre de vingt-huit. Il a probablement emprunté la technique des cunéiformes aux Akkadiens, en pratiquant l'acrophonie (phénomène par lequel les idéogrammes d'une écriture ancienne deviennent des signes phonétiques correspondant à l'initiale du nom de l'objet qu'ils désignaient. Ainsi, en sumérien, le caractère cunéiforme signifiant étoile, et qui se lisait ana, finit par devenir le signe de la syllabe an) et en simplifiant certains caractères. La véritable innovation est celle des scribes d'Ougarit : gravés dans l'argile, comme les signes mésopotamiens, les caractères d'apparence cunéiforme sont en fait des lettres, déjà rangées dans l'ordre des futurs alphabets. C'est en cette écriture que les trésors de la littérature religieuse d'Ougarit, c'est-à-dire la littérature religieuse du monde cananéen lui-même, nous sont parvenus.

L'ALPHABET DE BYBLOS
Alors que l'« alphabet » ougaritique demeure réservé à cette cité, l'alphabet sémitique dit « ancien » est l'ancêtre direct de notre alphabet. Sa première manifestation en est, au xie s., le texte gravé sur le sarcophage d'Ahiram, roi de Byblos : 22 signes à valeur uniquement de consonnes. Cet alphabet apparaît donc à Byblos (aujourd'hui Djebaïl, au Liban), lieu d'échanges entre l'Égypte et le monde cananéen. Ce système est utilisé successivement par les Araméens, les Hébreux et les Phéniciens. Commerçants et navigateurs, ces derniers le diffusent au cours de leurs voyages, notamment vers l'Occident, vers Chypre et l'Égée, où les Grecs s'en inspirent pour la création de leur propre alphabet. Car ce sont les Grecs qui, au xie s. avant J.-C., emploient, pour la première fois au monde, un système qui note aussi bien les voyelles que les consonnes, constituant ainsi le premier véritable alphabet.
Pour les deux alphabets d'Ougarit et de Byblos, entre lesquels il ne devrait pas y avoir de continuité globale, il est frappant que l'ordre des lettres soit le même et corresponde à peu près à celui des alphabets ultérieurs. Cet ordre, dont l'origine reste mystérieuse, serait très ancien.

LA FORME ET LE NOM DES LETTRES
Mais quel critère a déterminé le choix de tel graphisme pour noter tel son ? D'où viennent les noms des lettres ? L'hypothèse retenue répond à ces deux questions à la fois : une lettre devait fonctionner à l'origine comme un pictogramme (A figurait une tête de bœuf) ; on a utilisé ce pictogramme pour noter le son initial du nom qui désignait telle chose ou tel être dans la langue (A utilisé pour noter « a », issu par acrophonie d'aleph, nom du bœuf en sémitique) ; enfin, on a donné à la lettre alphabétique nouvelle le nom de la chose que figurait le pictogramme originel (aleph est le nom de la lettre A). C'est sur cette hypothèse que s'est fondé l'égyptologue Alan Henderson Gardiner dans ses travaux sur les inscriptions dites « protosinaïtiques » découvertes dans le Sinaï. Elles sont antérieures au xve s. avant J.-C., présentent quelque signes pictographiques et notent une langue apparentée au cananéen. Les conclusions de Gardiner ne portent que sur quelques « lettres » de ce protoalphabet, mais elles semblent convaincantes et devraient permettre de repousser de cinq à sept siècles la naissance du système alphabétique.

LA CHAÎNE DES PREMIERS ALPHABETS
Des convergences dans la forme, le nom et la valeur phonétique des lettres établissent, entre les alphabets, une parenté incontestable. Pour l'araméen et le grec, celle-ci est collatérale : ils ont pour ancêtre commun le phénicien. De l'alphabet araméen dérivent l'hébraïque (iiie ou iie s. avant J.-C.) et probablement l'arabe (avant le vie s. après J.-C.), avec ses diverses adaptations, qui notent le persan ou l'ourdou, par exemple ; à moins qu'il ne faille distinguer une filière arabique qui aurait une parenté collatérale avec le phénicien. Du grec découle la grande majorité des alphabets actuels : étrusque (ve s. avant J.-C.), italiques puis latin (à partir du ve s. avant J.-C.), copte (iie-iiie s. après J.-C.), gotique (ive s.), arménien (ve s.), glagolitique et cyrillique (ixe s.). La propagation du christianisme joua un rôle majeur dans cette filiation : c'est pour les besoins de leur apostolat que des évangélisateurs, s'inspirant des alphabets grec ou latin dans lesquels ils lisaient les Écritures, constituèrent des alphabets adaptés aux langues des païens.

Quant aux alphabets asiatiques, au nombre d'au moins deux cents, on pense qu'ils remontent tous à l'écriture brahmi. La devanagari, par exemple, a servi à noter le sanskrit et note aujourd'hui le hindi. D’aucuns supposent que l'écriture brahmi aurait été elle-même créée d'après un modèle araméen. Selon cette hypothèse, tous les alphabets du monde proviendraient donc de la même source proche-orientale.

L'ALPHABET AUJOURD’HUI
Avec la grande extension de l'alphabet, la fonction de l'écrit a évolué. À la conservation de la parole, ou, sur une autre échelle, de la mémoire des hommes, s'est ajoutée l'éducation, l'œuvre de culture, souvent synonyme d'« alphabétisation ». Il existe bel et bien une civilisation de l'alphabet, accomplissement de celle de l'écriture, où un autodafé de documents écrits est considéré comme un acte de barbarie. Depuis le siècle dernier, une étape importante s'est amorcée avec la diffusion de l'alphabet latin hors de l'Europe occidentale, surtout pour noter des parlers encore non écrits, en Afrique ou dans l'ex-Union soviétique. En Turquie, par exemple, la réforme de 1928 (utilisation de l’alphabet latin, légèrement enrichi de diacritiques et d’une lettre supplémentaire) a permis de rapprocher le pays de la civilisation occidentale.

LINGUISTIQUE
L'écriture est un code de communication secondaire par rapport au langage articulé. Mais, contrairement à celui-ci, qui se déroule dans le temps, l'écriture possède un support spatial qui lui permet d'être conservée. La forme de l'écriture dépend d'ailleurs de la nature de ce support : elle peut être gravée sur la pierre, les tablettes d'argile ou de cire, peinte ou tracée sur le papyrus, le parchemin ou le papier, imprimée ou enfin affichée.
Selon la nature de ce qui est fixé sur le support, on distingue trois grands types d'écriture, dont l'apparition se succède en gros sur le plan historique, et qui peuvent être considérés comme des progrès successifs dans la mesure où le code utilisé est de plus en plus performant : les écritures synthétiques (dites aussi mythographiques), où le signe est la traduction d'une phrase ou d'un énoncé complet ; les écritures analytiques, où le signe dénote un morphème ; les écritures phonétiques (ou phonématiques), où le signe dénote un phonème ou une suite de phonèmes (syllabe).

LES ÉCRITURES SYNTHÉTIQUES
On peut classer dans les écritures synthétiques toutes sortes de manifestations d'une volonté de communication spatiale. Certains, d'ailleurs, préfèrent parler en ce cas de « pré-écriture », dans la mesure où ces procédés sont une transcription de la pensée et non du langage articulé. Quoi qu'il en soit, le spécialiste de la préhistoire André Leroi-Gourhan note des exemples de telles manifestations dès le moustérien évolué (50 000 ans avant notre ère) sous la forme d'incisions régulièrement espacées sur des os ou des pierres. À ce type de communication appartiennent les représentations symboliques grâce à des objets, dont un exemple classique, rapporté par Hérodote, est le message des Scythes à Darios ; il consistait en cinq flèches d'une part, une souris, une grenouille et un oiseau d'autre part, formes suggérées à l'ennemi pour échapper aux flèches. Ce genre de communication se retrouve un peu partout dans le monde dans les sociétés dites primitives. On peut ainsi signaler les systèmes de notation par nœuds sur des cordelettes (quipus des archives royales des Incas), mais la forme la plus courante d'écriture synthétique est la pictographie, c'est-à-dire l'utilisation de dessins figuratifs (pictogrammes), dont chacun équivaut à une phrase (« je pars en canot », « j'ai tué un animal », « je rentre chez moi », etc.) : c'est le système utilisé par les Inuits d'Alaska, les Iroquois et les Algonquins (wampums) ou encore par les Dakotas. Les limites de ces modes d'expression apparaissent évidentes : ils ne couvrent que des secteurs limités de l'expérience, ils ne constituent pas, comme le langage, une combinatoire.

LES ÉCRITURES ANALYTIQUES
Dans les écritures analytiques (dites aussi, paradoxalement, « idéographiques »), le signe ne représente pas une idée mais un élément linguistique (mot ou morphème), ce n'est plus une simple suggestion, c'est une notation. En réalité, le manque d'économie de ce système (il y aurait un signe pour chaque signifié) fait qu'il n'existe pas à l'état pur : toutes les écritures dites idéographiques comportent, à côté des signes-choses (idéogrammes), une quantité importante de signes à valeur phonétique, qu'il s'agisse des cunéiformes suméro-akkadiens, des hiéroglyphes égyptiens ou de l'écriture chinoise. Par exemple, en chinois, on peut distinguer, en gros, cinq types d'idéogrammes : les caractères représentant des objets, et qui sont, à l'origine, d'anciens pictogrammes (le soleil, la lune, un cheval, un arbre, etc.) ; les caractères évoquant des notions abstraites (monter, descendre, haut, bas) ; les caractères qui sont des agrégats logiques, formés par le procédé du rébus, en associant deux signes déjà signifiants (une femme sous un toit pourra dénoter la paix) ; les caractères utilisés pour noter des homophones : tel caractère désignant à l'origine un objet donné sera utilisé pour noter un mot de même prononciation mais de sens complètement différent ; les caractères qui sont des composés phonétiques, constitués, à gauche, d'un élément qui indique la catégorie sémantique (clef) et, à droite, d'un élément indiquant la prononciation (ce dernier type de caractère constitue jusqu'à 90 % des entrées d'un dictionnaire chinois). Cependant, l'écriture chinoise, malgré ses recours au phonétisme, n'est pas liée à la prononciation : elle peut être lue par les locuteurs des différents dialectes chinois, entre lesquels il n'y a pas d'intercompréhension orale ; elle sert, d'autre part, à noter des langues complètement différentes comme le lolo, l’ancien coréen (qui a depuis créé son propre alphabet, le hangul) ou le japonais, où les idéogrammes chinois coexistent avec une notation syllabique.

LES ÉCRITURES PHONÉTIQUES
Les écritures dites « phonétiques » témoignent d'une prise de conscience plus poussée de la nature de la langue parlée : les signes y ont perdu tout contenu sémantique (même si, à l'origine, les lettres sont d'anciens idéogrammes), ils ne sont plus que la représentation d'un son ou d'un groupe de sons. Trois cas peuvent se présenter, selon que le système note les syllabes, les consonnes seules ou les voyelles et les consonnes. Les syllabaires ne constituent pas toujours historiquement un stade antérieur à celui des alphabets. S'il est vrai que les plus anciens syllabaires connus (en particulier le cypriote) précèdent l'invention de l'alphabet (consonantique) par les Phéniciens, d'autres sont, au contraire, des adaptations d'alphabets : c'est le cas de la brahmi, ancêtre de toutes les écritures indiennes actuelles, qui procède de l'alphabet araméen, ou du syllabaire éthiopien, qui a subi des influences sémitiques et grecques.
Quant à la naissance de l'alphabet grec, elle a été marquée, semble-t-il, aussi bien par le modèle phénicien que par celui des syllabaires cypriote et crétois (linéaires A et B). Les systèmes syllabiques se caractérisent par leur côté relativement peu économique, puisqu'il faut, en principe, autant de signes qu'il y a de possibilités de combinaison voyelle-consonne. D'autre part, ils présentent l'inconvénient de ne pouvoir noter simplement que les syllabes ouvertes (C+V) ; en cas de syllabe fermée (C+V+C) ou de groupement consonantique (C+C+V), l'un des signes contiendra un élément vocalique absent de la prononciation.

       
Les alphabets consonantiques, dont le phénicien est historiquement le premier exemple, ne conviennent bien qu'à des langues ayant la structure particulière des langues sémitiques : la racine des mots y possède une structure consonantique qui est porteuse de leur sens, la vocalisation pouvant être devinée par l'ordre très rigoureux des mots dans la phrase, qui indique leur catégorie grammaticale et, par là même, leur fonction. L'alphabet araméen a servi de modèle à toute une série d'alphabets (arabe, hébreu, syriaque, etc.), ainsi qu'à des syllabaires (brahmi) ; l'alphabet arabe a servi et sert à noter des langues non sémitiques, non sans quelques difficultés (il a ainsi été abandonné pour le turc).

Alphabet grec
       
L'alphabet grec est historiquement le premier exemple d'une écriture notant à la fois et séparément les consonnes et les voyelles. Il a servi de modèle à toutes les écritures du même type qui existent actuellement : alphabets latin, cyrillique, arménien, géorgien, etc.

PÉDAGOGIE
L'apprentissage de l'écriture fait appel à une maîtrise de la fonction symbolique ainsi qu'à une maîtrise motrice de l'espace et du temps. Il s'effectue soit par l'étude progressive et linéaire des lettres, servant à former les mots (méthode analytique), soit par la compréhension directe des mots dans le contexte de la phrase, dont on décomposera seulement après les lettres (méthode globale d’Ovide Decroly). Mais ce sont de plus en plus des méthodes mixtes qui sont utilisées, intégrant parfois expression corporelle et exercices de motricité.

 

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GÉOLOGIE

 

 

 

 

 

 

 

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Consulter aussi dans le dictionnaire : géologie
Cet article fait partie du dossier consacré à la géologie et du dossier consacré à l'histoire de la Terre.

Étude des constituants de la Terre, visant à en comprendre la nature, la distribution, l'histoire et la genèse.

Si les premières observations géologiques remontent à l'Antiquité, le nom de géologie apparaît pour la première fois à la fin du xviie s., dans le titre d'un ouvrage, et ce n'est qu'au xviiie s. que cette science commence véritablement à se développer, dans l'ambiance du siècle des Lumières. On voit bientôt s'opposer les théories antagonistes de l'Allemand Abraham Werner (1749-1817), qui attribue à toutes les roches une origine océanique, et de l'Américain James Hall (1811-1898), qui privilégie l'origine ignée des roches éruptives. Au xixe s., la géologie proprement dite se diversifie en ses différentes branches, tandis que le xxe s. voit son explosion en disciplines nouvelles, avec d'une part son ouverture à la physique et à la chimie, donnant naissance à la géophysique et à la géochimie, et d'autre part les progrès des moyens d'observation qui étendent son champ à l'océanologie et à la planétologie, l'ensemble constituant les géosciences.

1. OBJETS D'ÉTUDE ET DIFFÉRENTES BRANCHES DE LA GÉOLOGIE

La géologie proprement dite comprend diverses branches qui concourent à l'étude de la nature des roches, de leur âge ou de leur structure.
1.1. L’ÉTUDE DE LA NATURE DES ROCHES

L'étude de la nature des roches fait l'objet de la pétrographie, ou pétrologie, qui distingue :
– les roches sédimentaires, ou exogènes (calcaires, grès, argiles, etc.), déposées par les agents dynamiques externes (eaux, glaces, vent) et dont la caractéristique principale est d'être stratifiées ;
→ sédimentation
– les roches magmatiques, ou endogènes, issues des profondeurs, généralement cristallines, sous forme d'amas massifs, ou plutons, lorsqu'elles ont cristallisé à l'intérieur de la croûte terrestre (granites, gabbros, péridotites, etc.) ou de volcans et de coulées de laves lorsqu'elles se sont épanchées à la surface (rhyolites, basaltes, etc.) ;
→ magma
– les roches métamorphiques, de nature endogène ou exogène, mais transformées dans les profondeurs de la croûte terrestre sous haute température et haute pression, ce qui leur confère un aspect de schistes cristallins (micaschistes, gneiss).

1.2. L’ÉTUDE DE L’ÂGE DES ROCHES
L'étude de l'âge des roches fait l'objet de la stratigraphie (pour les roches sédimentaires) et de la géochronologie, la première s'appuyant sur la paléontologie, ou science des fossiles, la seconde sur la géochimie isotopique, seule méthode pour les roches endogènes et métamorphiques, méthode complémentaire pour les roches sédimentaires.
→ histoire de la Terre.

ÉCHELLE STRATIGRAPHIQUE
La paléontologie (qui permet la stratigraphie par la succession des faunes et flores fossiles dans le temps), est surtout efficace depuis 540 millions d'années (MA), moment de l'explosion biologique fondamentale qui ouvre les temps dits phanérozoïques (du grec phaneros, visible, et zôon, animal). Ceux-ci sont divisés en ères, elles-mêmes divisées en systèmes, eux-mêmes formés d'étages définis par un contenu faunistique et floristique rapporté à une localité type dont l'étage porte le nom.

Apparue il y a quelque 3,8 milliards d'années (traces d’activité d’organismes procaryotes), la vie s’est longtemps limitée au développement de bactéries et de cyanobactéries (dont certaines, coloniales, ont laissé des structures appelées stromatolites). Puis apparaissent les organismes unicellulaires eucaryotes, il y a 1,9 milliard d’années environ, suivis par les premiers pluricellulaires, il y a 670 millions d’années. Les invertébrés prolifèrent, sous toutes leurs formes, à la limite précambrien-primaire, vers 540 MA. Les poissons les plus primitifs apparaissent vers 500 MA, à la limite cambrien-ordovicien, les amphibiens (ou batraciens) vers 360 MA, à la limite dévonien-carbonifère, les reptiles vers 320 MA, au milieu du carbonifère, les mammifères vers 200 MA, au trias, les oiseaux vers 160 MA, au jurassique. Les hominidés n'émergent que vers 4 MA, au cours du pliocène. Parmi les végétaux, les cryptogames partent à la conquête des continents, jusqu'alors déserts, vers 430 MA, au silurien, les gymnospermes apparaissent vers 360 MA, au début du carbonifère, les angiospermes, ou plantes à fleurs (→ phanérogame), vers 100 MA, au crétacé.

Cette succession des faunes et des flores dans l'ordre de la complexité croissante est le support de la théorie de l'évolution formulée à la fin du xviiie s. par le Français Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) – connue aujourd’hui sous le nom de lamarckisme –, puis de celle établie au xixe s. par le Britannique Charles Darwin (1809-1882). Ces successions de faunes ne sont pas régulières : certaines périodes sont marquées par de brutales et vastes vagues d’extinctions ; la plus connue s'est produite à la fin de l'ère secondaire (transition crétacé-tertiaire), vers 65 MA, et vit la disparition totale des dinosaures.

L'établissement du concept d'évolution est l'un des grands chocs spirituels ayant modifié l'idée que l'humanité se fait d'elle-même (aux côtés du concept de révolution de la Terre sur elle-même et autour du Soleil) : non seulement l'homme n'est pas au centre du monde, mais il n'est qu'un maillon parmi d'autres d'une chaîne biologique a priori sans fin.
La géochronologie a donné à la stratigraphie un calendrier précis, outre qu'elle a permis de donner un âge aux terrains cristallins, jusqu'alors datés approximativement par des méthodes indirectes. Elle se fonde essentiellement sur des méthodes géochimiques.
La datation des terrains et l'analyse de leurs faciès débouchent sur la reconstitution des géographies du passé géologique, ou paléogéographie.
L'ensemble de ces disciplines, qui reconstituent l'histoire de la Terre, forme la géologie historique.

1.3. L’ÉTUDE DE LA STRUCTURE DES ROCHES

L'étude de la structure des roches fait l'objet de la tectonique, qui décrit les déformations des roches par l'observation de terrain et leur genèse par la tectonique expérimentale et la tectonophysique.

On reconnaît ainsi des formes et accidents tectoniques, cassures ou failles, plis, transports horizontaux ou chevauchements et charriages et des styles tectoniques, selon la profondeur des déformations.
Les chaînes de montagnes qui en résultent forment des ensembles intra- ou intercontinentaux. Les chaînes intracontinentales associent les déformations du socle continental et de sa couverture sédimentaire.
Les chaînes intercontinentales, ou de collision, sont liées au rapprochement des continents jusqu'à leur collision : l'océan intermédiaire se réduit à une cicatrice, ou suture ophiolithique, du nom des roches basiques et ultrabasiques qui formaient la croûte de l'océan disparu – les chaînes alpines de la ceinture montagneuse qui va de Gibraltar à l'Indonésie, entre l'Eurasie d'un côté et l'Afrique, l'Inde et l'Australie de l'autre, par les Alpes et l'Himalaya, en sont un bon exemple.

Les chaînes péricontinentales, ou de subduction, sont dues au passage en force de la lithosphère océanique sous les marges des continents qui les bordent (→ subduction). Elles affectent soit la forme de puissantes cordillères, comme les Andes, limitées à la déformation des marges continentales, soit la forme d'arcs insulaires, comme ceux de l'ouest du Pacifique, lorsqu'une mer marginale s'intercale entre l'arc déformé et le bord continental ; cordillères et arcs insulaires sont riches en roches granitiques et volcaniques (andésites).
Chaînes de collision et de subduction forment les deux grandes ceintures montagneuses volcaniques et sismiques du globe : la ceinture péripacifique, liée à la subduction de l'océan Pacifique (« ceinture de feu », et la ceinture téthysienne, liée à la collision des masses continentales aujourd'hui septentrionales (Amérique du Nord et Eurasie), avec les masses méridionales (Amérique du Sud, Afrique, Inde, Australie), aux dépens de la Téthys, océan aujourd'hui disparu qui séparait ces deux ensembles continentaux.

2. LES NOUVELLES DISCIPLINES
De la rencontre entre la géologie et la physique et la chimie, sont issues la géophysique et la géochimie.

2.1. LA GÉOPHYSIQUE
Fournissant un apport essentiel à la tectonique, la géophysique s'est développée via la gravimétrie, la sismologie et le géomagnétisme.

LA GRAVIMÉTRIE

Née au xviiie s., la gravimétrie, en se fondant sur les anomalies de la pesanteur, contribue à définir la forme du globe terrestre, puis l'équilibre des couches superficielles sur les plus profondes, ou isostasie, notamment dans le cas des chaînes de montagnes sous lesquelles existe une racine légère, conçue comme un gonflement de la lithosphère continentale à l'aplomb du relief, sorte d'image en négatif de la chaîne. En affinant la mesure de ces anomalies de pesanteur, on peut déterminer les régions en équilibre isostasique, donc stables, et celles en déséquilibre, qui tendent soit à s'affaisser, soit à se soulever, ayant ainsi une clef de la dynamique du relief.

LA SISMOLOGIE

La sismologie est devenue une science vers la fin du xixe s. et les études sismologiques se sont orientées successivement dans trois directions :
• les tremblements de terre (→ séisme) eux-mêmes (échelle de Mercalli, qualitative ; et échelle de Richter, quantitative) ;
• la détermination de la structure du globe terrestre en croûte, manteau et noyau, séparés par les discontinuités de Gutenberg et de Mohorovičić (→ moho), croûte et manteau supérieur formant la lithosphère, rigide, tandis que le reste du manteau constitue l'asthénosphère, plastique (→ Terre) ;
• la structure de la croûte terrestre et de ses parties superficielles qui, seule, concerne la géologie.

La sismicité générale a permis de définir le mécanisme d'ouverture (accrétion) des rifts médio-océaniques (→ fossé d'effondrement, expansion des fonds océaniques), le jeu des failles transformantes qui segmentent ceux-ci, le plan de subduction, dit plan de Benioff (du nom de son découvreur, le sismologue américain Hugo Benioff [1899-1968]), selon lequel l'océan plonge sous les marges continentales au niveau des arcs insulaires et des cordillères. Ainsi a été fondée la tectonique des plaques.

La sismique appliquée, développée par les compagnies pétrolières (→ pétrole), a conduit à une connaissance détaillée de la croûte terrestre faisant la liaison entre géophysique et géologie. D'abord limitée aux ensembles sédimentaires, objets de la prospection pétrolière, elle s'est étendue à l'épaisseur de la croûte terrestre, par la mise au point de programmes de profils sismiques d'écoute longue, comme les programmes COCORP (COnsortium for Continental Reflection Profiling) aux États-Unis, le premier du genre, ou ÉCORS (Étude des Continents et des Océans par Réflexion Sismique) en France, et d'autres dans différents pays. C'est la tectonique qui a surtout profité de ces développements.

LE GÉOMAGNÉTISME

Le géomagnétisme est, avec la gravimétrie, la plus ancienne discipline de la physique du globe, car, comme elle, liée à la géodésie : dès le xviie s. et surtout le xviiie s., les mesures du magnétisme terrestre sont devenues courantes. Mais il a fallu attendre le xxe s. pour qu'elles prennent un sens pour la géologie et qu'elles soient effectuées dans ce but.
Le paléomagnétisme, qui fournit la direction des pôles à un moment donné en un endroit donné, se fonde sur le champ magnétique fossile daté par la stratigraphie ou la géochronologie. Chaque continent, à un moment donné, indiquant une position différente des pôles de celles indiquées par les autres continents, la mobilité relative des uns par rapport aux autres se trouve ainsi démontrée, justifiant la théorie de la dérive des continents de l'Allemand Alfred Wegener (1880-1930), et confortant la tectonique des plaques qui l'intègre dans ses prémisses.

Le relevé d'anomalies magnétiques océaniques parallèles au rift médian, interprétées comme marquant les renversements successifs de la polarité du champ magnétique terrestre pendant la genèse progressive de la croûte océanique, donne une mesure quantifiée de celle-ci, dont l'ordre de grandeur est le centimètre par an, de 2 cm/an pour les rifts lents jusqu'à plus de 10 cm/an pour les rifts rapides. Ainsi se trouve mesurée l'expansion océanique et une nouvelle fois confortée la tectonique des plaques.
À la paléogéographie succède ainsi la palinspatie, qui tient compte du déplacement des continents et devient globale, justifiant que la tectonique des plaques soit aussi désignée sous le nom de tectonique globale.

2.2. LA GÉOCHIMIE

La géochimie a renouvelé la pétrologie par l'analyse précise et quantifiée de la composition des roches et de chacun de leurs minéraux majeurs. Mais c'est par l'analyse des éléments mineurs et de leurs composants isotopiques qu'elle a apporté une véritable révolution.
En s'appuyant sur la période de désintégration des éléments radioactifs, elle a permis la mesure de la durée des temps géologiques, dont l'unité est le million d'années : tous les chiffres rappelés dans le tableau stratigraphique se fondent sur cette géochronologie isotopique qui utilise les couples uranium/plomb, potassium/argon, rubidium/strontium, etc., pour les temps géologiques anciens, le fluor et le carbone 14 pour les périodes récentes aux limites de l'histoire et de la préhistoire.
→ radioactivité.
Après la paléontologie, qui a fondé la notion d'évolution biologique, la géochronologie est à la source de la deuxième grande révolution apportée par les géosciences dans la pensée humaine : désormais, l'histoire de la Terre a un début et un calendrier dans lequel l'évolution biologique, notamment celle de l'homme, prend sa place.

En s'appuyant sur la composition isotopique des roches, la géochimie a permis de préciser les conditions de leur formation, notamment la température à laquelle elles sont apparues. Ainsi ont été définis des paléothermomètres, comme le couple oxygène 16/oxygène 18, qui permet de dire à quelle température se sont déposés les sédiments, fournissant une clef à la paléoclimatologie : les périodes froides sont caractérisées par un enrichissement en oxygène 18, isotope lourd moins volatil, au contraire des périodes chaudes, caractérisées par un enrichissement en isotope léger oxygène 16.
Par l'ensemble de ces approches, la géologie dynamique, ou géodynamique, a été complètement renouvelée.

3. LES NOUVELLES APPROCHES
Dans les dernières décennies, les progrès de l'océanographie et de la recherche spatiale ont donné à la géologie une dimension qui englobe les océans tout autant que les continents et dépasse même les limites du globe terrestre pour s'étendre aux autres planètes du Système solaire et à leurs satellites.

3.1. L'OCÉANOLOGIE GÉOLOGIQUE

Apparue au xixe s., l'océanologie géologique a donné des océans une connaissance précise qui a renouvelé l'interprétation des terrains du passé géologique, en s'appuyant sur toutes les méthodes de la géologie, de la géophysique et de la géochimie et, à la fin du xxe s., en utilisant des moyens performants comme le sondeur multifaisceaux (fondé sur le principe du sonar), pour le dessin des cartes du fond des océans, les forages océaniques profonds, pour recueillir des éléments de la croûte océanique et de sa couverture sédimentaire, et les submersibles autonomes (→ bathyscaphe), capables de descendre à 6 000 m de profondeur, pour effectuer des observations et recueillir des échantillons, etc.

→ fosse océanique.
Le principe de l'uniformitarisme, suivant lequel le globe a évolué selon les mêmes modalités qu'aujourd'hui, énoncé dès 1830 par le Britannique Charles Lyell (1797-1875), y a trouvé sa convaincante illustration, du moins pour ce qui concerne les temps phanérozoïques.
3.2. LA PLANÉTOLOGIE

La planétologie (→ planète) s'est développée en s'appuyant sur des télescopes de plus en plus performants et sur les sondes spatiales. Elle autorise une étude comparée des planètes et de leurs satellites, l'événement le plus spectaculaire ayant été la récolte de roches lunaires, des basaltes identiques à ceux que l'on rencontre sur la Terre et de même âge que les plus anciens : la Lune a le même âge et la même origine que notre planète.


Nombre de traits géologiques terrestres ont été reconnus sur les planètes telluriques et les satellites des planètes géantes ; outre les impacts météoritiques mieux conservés que sur la Terre, où l'érosion les a le plus souvent effacés, on a reconnu des traces d'érosion fluviale, des plis et failles, des calottes glaciaires (sur Mars) ; des carapaces de glace déformées (sur Callisto, Europe et Ganymède, satellites de Jupiter) ; des volcans éteints (sur Vénus et Mars) ou en activité (sur Io, satellite de Jupiter), etc. Ces observations sont l'amorce d'une géologie des planètes qui n'en est qu'à ses débuts.

3.3. LA TÉLÉDÉTECTION

L'observation de la Terre par satellite dans le visible ou dans certaines bandes du spectre infrarouge autorise une cartographie précise, révélant des structures de grande dimension que la synthèse des observations de terrain ne permet pas toujours de mettre en évidence.


3.4. L'OCÉANOLOGIE SPATIALE
Les mesures effectuées au-dessus des océans par des satellites équipés d'altimètres radar donnent des résultats de premier plan pour l'étude des courants ou des grands déplacements de la masse océanique, comme le phénomène El Niño, mais aussi dans le domaine de la géologie : moyennant diverses corrections, l'altimétrie de la surface des océans – connue au centimètre près – révèle la forme du fond et les accidents tectoniques qui l'affectent : on a pu ainsi dresser des cartes des fonds océaniques, qui vérifient les prédictions de la tectonique des plaques, fournissant donc de cette théorie une autre démonstration.

3.5. LA GÉODÉSIE SPATIALE
Des satellites géodésiques ont permis de mesurer avec une précision centimétrique les déplacements des objets géologiques à la surface de la Terre et de retrouver ainsi, par une autre méthode, les données de la tectonique des plaques, mais cette fois chiffrées en temps réel.

On passe ainsi de la géodynamique moyennée sur des millions d'années à la géodynamique mesurée sur une année. Le résultat le plus spectaculaire est que les valeurs obtenues par ces deux approches sont identiques : par exemple, moyenné sur 5 millions d'années ou mesuré sur une année, le coulissage du complexe de failles de San Andreas, en Californie, est de 5 cm par an.
On peut dès lors envisager de prédire le futur : à long terme, par exemple quand l'axe égéen, qui s'avance vers le sud à la cadence de 4 cm par an, viendra recouvrir la Libye en fermant la mer du Levant, etc. ; ou, à court terme, en particulier pour la prévision des séismes.


PLAN
*        
    *         1. OBJETS D'ÉTUDE ET DIFFÉRENTES BRANCHES DE LA GÉOLOGIE
        *         1.1. L’étude de la nature des roches
        *         1.2. L’étude de l’âge des roches
        *         1.3. L’étude de la structure des roches
    *         2. LES NOUVELLES DISCIPLINES
        *         2.1. La géophysique
            *         La gravimétrie
            *         La sismologie
            *         Le géomagnétisme
        *         2.2. La géochimie
    *         3. LES NOUVELLES APPROCHES
        *         3.1. L'océanologie géologique
        *         3.2. La planétologie
        *         3.3. La télédétection
        *         3.4. L'océanologie spatiale
        *         3.5. La géodésie spatiale

 


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PAKISTAN

 

 

 

 

 

 

 

Pakistan

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en ourdou Pākistān
Nom officiel : République islamique du Pakistan


État d'Asie méridionale, le Pakistan est baigné par l'océan Indien (mer d'Oman) au sud et bordé par l'Iran à l'ouest, l'Afghanistan au nord-ouest, la Chine au nord-est et l'Inde à l'est.
Après s'être retiré du Commonwealth en 1972, il le réintègre en 1989, avant d'être suspendu de 1999 à 2004 et de novembre 2007 à mai 2008.
Le Pakistan est un État fédéral, qui se compose de 4 Provinces (Baloutchistan, Khyber Pakhtunkhwa [Province de la frontière du Nord-Ouest jusqu’en 2010], Pendjab et Sind), du Territoire fédéral de la capitale et des zones tribales.

*         Superficie : 803 000 km2
*         Nombre d'habitants : 182 143 000 (estimation pour 2013)
*         Nom des habitants : Pakistanais
*         Capitale : Islamabad
*         Langues : ourdou et anglais
*         Monnaie : roupie pakistanaise
*         Chef de l'État : Arif Alvi
*         Chef du gouvernement : Imran Khan
*         Nature de l'État : république à régime parlementaire
*         Constitution :
    *         Adoption : 1973
    *         Révision : 20 amendements entre 1974 et 2013
*         La Constitution, suspendue en 1999, a été progressivement remise en vigueur de novembre 2002 à mars 2003
Pour en savoir plus : institutions du Pakistan

GÉOGRAPHIE
Les secteurs irrigués du Sud et surtout du Nord-Est (Pendjab), correspondant à la plaine alluviale de l'Indus et de ses affluents, constituent les parties vitales du Pakistan. Ils fournissent du blé, du riz et du coton (principal produit d'exportation et base de la seule industrie notable, le textile). Le pourtour est formé en grande partie de montagnes peu peuplées (Baloutchistan à l'ouest ; partie de l'Hindu Kuch au nord, souvent frappé par des séismes). Le sous-sol fournit surtout du gaz naturel. Les problèmes économiques (sous-emploi, endettement) s'ajoutent aux conflits ethniques, voire religieux (entre musulmans chiites et sunnites), et aux tensions récurrentes avec l'Inde.

1. LE MILIEU PHYSIQUE

Entre la mer d'Oman au sud et les chaînes montagneuses du nord (extrémité occidentale de l'Himalaya), le Pakistan appartient à la fois au Moyen-Orient (régions arides et souvent accidentées de l'ouest aux confins de l'Afghanistan et de l'Iran) et au sous-continent indien à l'est (plaines de l'Indus).
Les régions naturelles peuvent se ramener à trois grands ensembles. La plaine de l'Indus et de ses affluents regroupe le Pendjab et le bas Indus (la basse plaine et le delta), correspondant à la province du Sind, bordés à l'est par le désert de Thar. La bordure montagneuse septentrionale compte de nombreux sommets à plus de 7 000 m d'altitude dans les paysages alpins de l'Hindu Kuch, du Karakorum et de l'Himalaya proprement dit, montagnes difficiles aux bassins rares (Chitral), dont l'édification résulte de leur position charnière entre les plaques indo-australienne au sud et eurasiatique au nord, la première ayant glissé sous la seconde. Le Baloutchistan, aride, steppique, présente une structure complexe de sédiments empilés du trias au quaternaire, calcaires à l'est, détritiques à l'ouest, en deux chaînes qui se raccordent au « nœud » de Quetta.
L'aridité du climat est corrigée par de grands travaux entrepris dès la seconde moitié du xixe s. et toujours continués : barrages du bassin de l'Indus et canaux (Sukkur, Tarbela, Mangla), ou karez du Baloutchistan (galeries de captage des nappes souterraines dans les piémonts jalonnées de puits). En effet, tout le Sind reçoit moins de 200 mm de pluies. Atteignant le Pakistan, les moussons ont épuisé une large partie de leur capital d'humidité ; on enregistre aussi quelques pluies d'hiver de type méditerranéen et non tropical. Mais seule la montagne du nord est bien arrosée et présente de belles forêts.
2. LA POPULATION

Le Pakistan est le sixième pays le plus peuplé du monde. C'est l'un des rares États du monde à avoir été créé sur une base purement religieuse. S'il est presque exclusivement composé de musulmans (97 % de la population), il rassemble sur son territoire des ethnies d'une grande diversité culturelle et linguistique : l'unité de la nation est, de ce fait, l'un des problèmes majeurs qui compromet le plus les chances de développement du pays. Plus des trois quarts des musulmans suivent le rite sunnite hanafite, majoritaire dans le sous-continent indien ; le quart restant se partage entre chiites duodécimains (tout comme les Iraniens voisins) et chiites ismaéliens du Sind et du Cachemire. Le mysticisme soufi populaire, lié au culte des saints, est très répandu malgré l'opposition des néo-fondamentalistes musulmans, hostiles à cette pratique.
Le Pakistan est un pays aux frontières indécises (ligne de cessez-le-feu au Cachemire, porosité de la frontière du Nord-Ouest), dont les différents groupes ethniques, loin de former une unité, s'étendent sur les pays voisins (Pachtouns en Afghanistan, Sindis, Cachemiris et Pendjabis en Inde). La densité moyenne (plus de 200 habitants par km2) n'a que peu de signification, les quatre cinquièmes des Pakistanais vivant dans le bassin de l'Indus.

On distingue au Pakistan quatre grandes régions, tant du point de vue des ethnies que du mode de peuplement. Le poids démographique, politique et économique du Pendjab, à l'est, place cette région au premier plan (48 % de la population totale). L'organisation sociale du Pendjab rural repose sur le pouvoir exercé par les propriétaires fonciers (zamindars). Ceux-ci sont divisés en groupes (Jats, Araïns) fonctionnant selon des liens endogamiques qui rappellent le système des castes hindoues. Le Sind, au sud-est, est encore plus féodalisé : il forme, avec le Pendjab, le cœur agricole du pays. La partition de ces deux régions entre l'Inde et le Pakistan, en 1947, a provoqué des déplacements massifs de population (sans doute parmi les plus importants de l'histoire mondiale) et les nouveaux arrivants de l'Inde furent difficilement absorbés. La population du vaste et aride Baloutchistan, au sud-ouest, se compose de Baloutches, proches des Iraniens (37 % de la population locale), qui sont arrivés dans la région il y a 500 ans, de Brahouis d'origine dravidienne (20 %) et de Pachtouns ou Pathans (25 %). Baloutches et Brahouis se regroupent sur un mode tribal fortement hiérarchisé et pratiquent fréquemment le nomadisme. Les Pachtouns sont surtout présents dans la Province de la frontière du Nord-Ouest (PFNO) et dans une grande partie de l'Afghanistan voisin, avec lequel ils pratiquent des échanges et se livrent à de la contrebande. Plus au nord enfin, on trouve, dans l'« Azad Kashmir » ou Cachemire libre, des populations partagées, elles aussi, entre l'Inde et le Pakistan. Enfin, les immigrés de l'Inde, ou Mohajirs, se concentrent dans les grandes villes ; ils constituent les quatre cinquièmes de la population de Karachi et parlent surtout l'ourdou qui, malgré son statut de langue officielle, n'est pratiqué que par 7 % des Pakistanais.

Le taux d'accroissement naturel, estimé à 2,3 % par an en 2007, est élevé, d'autant plus que le gouvernement a très peu encouragé, contrairement à ses voisins du sous-continent indien, une politique de contrôle des naissances. Si elle a joué un rôle substantiel, l'émigration à l'étranger (en Occident et dans les pays du golfe Persique), qui représente 10 % de la population active, ne suffit plus à contrebalancer une démographie galopante. La population urbaine (34 %) croît plus vite que la population rurale et s'entasse dans des grandes villes tentaculaires. Ainsi, dans le Sind, Karachi a vu le nombre de ses résidents tripler en 20 ans et elle atteint, aujourd'hui, 12 millions d'habitants ; grâce à son port tourné vers le Moyen-Orient, elle est la capitale économique du pays mais sombre dans le chaos social. Plusieurs autres villes dépassent le million d'habitants : Hyderabad et Multan (centre cotonnier), dans le Sind ; Lahore, vieille ville culturelle, et Faisalabad, pôle industriel centré sur le coton, au Pendjab. Au nord, Rawalpindi est directement reliée à Islamabad, capitale administrative excentrée (800 000 habitants), qui souffre de son caractère artificiel. Peshawar, à l'ouest de celle-ci, dépasse les 1,3 million d'habitants ; sa proximité de l'Afghanistan et le relief montagneux environnant en font une capitale de la contrebande et du trafic de drogue.

3. L'ÉCONOMIE
3.1. L'AGRICULTURE
Malgré une réforme agraire plus timide qu'en Inde, la situation foncière y est moins inquiétante grâce un peuplement plus récent (40 % des exploitations ne dépassent pas deux hectares). L'irrigation du bassin de l'Indus remonte à l'Antiquité et demeure le facteur décisif de l'agriculture pakistanaise, qui représente 20 % du produit intérieur brut (PIB) et 75 % du commerce extérieur. De grandes réalisations, effectuées dans les années 1960, ont permis une rationalisation et une extension de la surface cultivée grâce, notamment, à un réseau de canaux unique au monde. Mais les problèmes de salinité et d'excès d'eau (water logging), dus à la vétusté des canaux, subsistent et concernent entre 30 et 75 % des terres irriguées au Sind. Les succès de la révolution verte, de 1960 à 1965, ont surtout concerné le blé (68 % de la production céréalière, 8e rang mondial) et le riz, qui est surtout consacré à l'exportation. Le Pakistan est, par ailleurs, le premier exportateur mondial de coton et le sixième producteur de canne à sucre. Mais l'économie rurale n'est pas suffisamment diversifiée : malgré une hausse de la production de fruits et de légumes et une amélioration de l'élevage (dans l'aviculture), l'insuffisance du réseau routier et commercial est patent. Principale région agricole, le Pendjab fournit, grâce à une terre fertile mais aussi à une meilleure rationalisation et à une plus forte modernisation, les quatre cinquièmes du blé, la moitié du riz, ainsi que les deux tiers du coton et de la canne à sucre du Pakistan. Vient ensuite le Sind, qui possède 5,5 millions d'hectares de terres cultivées, dont 3,2 millions sont irrigués. Enfin, la Province de la frontière du Nord-Ouest, plus montagnarde, produit des oléagineux, les oasis du Baloutchistan étant, pour leur part, très marginales.
3.2. L'INDUSTRIE
Le Pakistan possède des ressources minières diversifiées mais peu abondantes ; il ne jouit pas, comme l'Inde, de grandes réserves de fer et de charbon. S'il manque de pétrole (il ne produit que 10 % de ses besoins), il possède un peu de gaz naturel. Le fort potentiel hydroélectrique reste sous-utilisé, et Karachi possède une centrale nucléaire. Le développement de l'industrie remonte à l'indépendance et a privilégié les branches textile (21 % du secteur) et agroalimentaire (raffineries de sucre, huileries). La croissance industrielle, rapide jusqu'en 1965, stagne depuis lors. Le secteur représente désormais 27 % du PIB. Le développement de l'industrie lourde (chimie, pétrochimie et sidérurgie à Ben Qasim) a été initié au début des années 1970. En 1973, l'État procéda à la nationalisation de plusieurs grandes sociétés.
3.3. COMMERCE EXTÉRIEUR
Malgré une hausse de ses exportations, le Pakistan ne parvient pas à dégager un excédent de son commerce extérieur. Ses principaux partenaires commerciaux sont les États-Unis, le Japon, l'Allemagne et l'Arabie saoudite. L'importance du marché parallèle, de la contrebande et du trafic de drogue sont autant de facteurs de déstabilisation économique et sociale, qui provoquent une émigration massive de la population (au moins 100 000 départs annuels).
En 2008, confronté à une grave crise économique, le Pakistan obtient un crédit d'un montant de 7,6 milliards de dollars de la part du Fonds monétaire international (FMI). Le FMI indique que les finances du pays ont été détérioré par l'instabilité politique, les violences des islamistes et la hausse des prix pétroliers et alimentaires (l'inflation s'élevant à près de 25 % en 2008). La balance des paiements est fortement déficitaire, de l'ordre de 9 % du produit intérieur brut, et le déficit atteint 14 milliards de dollars.

HISTOIRE
1. L'INDÉPENDANCE

Ali Jinnah, qui, avec la Ligue musulmane, luttait aux côtés du parti du Congrès indien contre la domination britannique, réclame à partir de 1940 la création de l'État islamique du Pakistan, séparé de l'Inde et regroupant les musulmans du sous-continent indien. En juin 1947, lord Mountbatten, vice-roi des Indes, fait accepter le principe de la partition. L'Indian Independence Act, présenté en juillet 1947 par le gouvernement britannique, prévoit que le Pakistan comprendra tous les territoires, à majorité musulmane, qui formaient jusqu'à la date de l'indépendance (15 août 1947) les provinces du Bengale oriental, du Sind et du Baloutchistan. Les États princiers peuvent opter pour le rattachement à l'Inde au Pakistan ou se proclamer indépendants. La création d'un État musulman, vœu d'Ali Jinnah, est réalisée, mais cet État est divisé en deux parties distantes de 1 700 km, le Pakistan occidental, situé entre l'Iran à l'ouest, l'Afghanistan au nord, l'Inde à l'est et bordé par la mer d'Oman au sud, au nord et le Pakistan oriental, limité par l'Inde, à l'ouest, au nord et à l'est, par la Birmanie au sud-est, et bordé par le golfe du Bengale.
Deux États princiers, Hyderabad et le Cachemire, remettent en cause le principe de la partition. Le nizam d'Hyderabad, musulman qui régnait sur des sujets en majorité hindous, s'était proclamé indépendant. Prenant prétexte de désordres intérieurs, l'Inde envahit le territoire et l'annexe sans que le Pakistan puisse intervenir. Au Cachemire, un conflit éclate en 1947 entre l'Inde et le Pakistan. Il aboutit à la partition de la région en 1949, de part et d'autre d'une ligne de cessez-le-feu fixée par les Nations unies, le Pakistan conservant l'Azad Kashmir (« Cachemire libre »).
La création du Pakistan s'accompagne d'un important mouvement de population : le pays doit accueillir de 6 à 7 millions de musulmans, alors que 6 millions d'hindous regagnent l'Inde. L'afflux des réfugiés modifie profondément la répartition démographique au Pakistan occidental dans la mesure où ces réfugiés cherchent à s'intégrer dans les villes. Le Pakistan oriental, essentiellement agricole, absorbe plus facilement les nouveaux arrivants.
La première Assemblée constituante (1947-1954) est dominée par la Ligue musulmane. Muhammad Ali Jinnah, « le père de la nation », devient premier gouverneur général du Pakistan et président de l'Assemblée constituante. À sa mort, le 11 septembre 1948, Liaqat Ali Khan, Premier ministre et président de la Ligue musulmane, lui succède, tandis que Khawaja Nazimuddin devient gouverneur général. En octobre 1951, Liaqat Ali Khan est assassiné. La Ligue musulmane se divise en une Ligue musulmane Jinnah, dirigée par le nabab Mamdot au Pakistan occidental, et une Ligue musulmane Awami de H. S. Suhrawardi du Pakistan oriental, qui préconise l'autonomie régionale.
2. LA CONSTITUTION DE 1956
Le 29 février 1956, une Constitution établit une fédération de deux provinces également représentées à l'Assemblée fédérale. La République islamique du Pakistan est dirigée par un président obligatoirement musulman ; Iskander Mirza, gouverneur général depuis août 1955, est nommé président provisoire de la République. L'ourdou et le bengali sont langues d'État, et l'Assemblée fédérale de Karachi est doublée d'assemblées locales, à Dacca pour le Pakistan oriental et à Lahore pour le Pakistan occidental. Mais l'absence de partis politiques organisés renforce le chaos, que favorise une situation économique désastreuse. I. Mirza abroge la Constitution le 7 octobre 1958 et proclame la loi martiale, que le général Muhammad Ayyub Khan est chargé d'appliquer.
Le 28 octobre 1958, le général Ayyub Khan dépose I. Mirza et devient président de la République. Une réforme agraire (1959) permet une réorganisation de l'agriculture et protège les petits paysans. L'organisation d'un programme de « démocraties de base » (1960) met en place une série d'assemblées renouvelables tous les cinq ans et composées de membres élus ou désignés et de fonctionnaires ; il s'agit d'instaurer une véritable démocratie à partir des villages. Ayyub Khan se fait confirmer en février 1960 dans ses fonctions de président de la République et promulgue le 1er mars 1962 une Constitution de type présidentiel. Le président, obligatoirement musulman, et l'Assemblée nationale sont élus par un collège électoral issu des démocraties de base. La levée de la loi martiale en juin 1962, après les élections du 28 avril, contribue à la stabilisation de la vie politique. Ayyub Khan est réélu président de la République en janvier 1965.
Mais la même année éclate entre l'Inde et le Pakistan la deuxième guerre du Cachemire, qui s'internationalise rapidement. Un cessez-le-feu intervient le 22 septembre 1965, et, le 10 janvier 1966, Lal Bahadur Shastri, Premier ministre indien, et Ayyub Khan signent à Tachkent (URSS) une déclaration consacrant la normalisation entre les deux pays. Mais le problème du Cachemire subsiste.
Deux hommes commencent à s'opposer au président : à l'ouest, Zulfikar Ali Bhutto, qui fonde, en novembre 1967, le parti du Peuple pakistanais ; à l'est, Mujibur Rahman, devenu, après l'arrestation de Suhrawardi en 1966, le chef de la Ligue Awami et qui réclame l'autonomie régionale du Pakistan oriental. Dans les deux provinces, le mécontentement croît, tandis qu'on accuse de corruption l'entourage du président. Le général Ayyub Khan (devenu maréchal) doit céder la place, le 25 mars 1969, au général Yahya Khan.
La loi martiale est instaurée, la Constitution suspendue. Yahya Khan réussit à rétablir un certain calme. Il annonce l'élection, pour la première fois au suffrage universel, d'une nouvelle Assemblée constituante. Ces élections générales ont lieu en décembre 1970. La Ligue Awami et le parti de Z. A. Bhutto les remportent, respectivement, dans les provinces orientale et occidentale. La première obtient la majorité absolue.
3. LE PROBLÈME DU BENGALE ORIENTAL ET LA SÉCESSION DU BANGLADESH

En janvier 1971, M. Rahman refuse de participer à l'élaboration d'une Constitution qui néglige son programme en six points, formulé dès 1965, et qui demande l'autonomie du Pakistan oriental. La loi martiale est alors rétablie au début de mars et Yahya Khan se rend à Dacca pour négocier, le 15. Un accord est conclu le 23. Deux jours plus tard, l'armée déclenche une répression sanglante au Bengale. M. Rahman est arrêté et transféré à l'ouest. La résistance bengalie s'organise ; le 26 mars, une radio clandestine proclame l'indépendance du Bangladesh ; un gouvernement provisoire bengali est formé en territoire indien ; des millions de réfugiés vont fuir la sévère répression de l'armée pakistanaise. En juin 1971, le général Yahya Khan prononce une amnistie générale, mais refuse de libérer M. Rahman. Cependant, la tension croît entre l'Inde et le Pakistan, dégénérant en un véritable conflit armé (3 décembre). Défaite en quelques jours au Bengale, n'obtenant aucun succès notable sur le second front ouvert au Cachemire, l'armée pakistanaise doit capituler sans condition quand les troupes indiennes du général Aurora Singh entrent à Dacca (16 décembre). L'autonomie du Bangladesh devient effective. Au Cachemire, Indira Gandhi, Premier ministre indien, décide un cessez-le-feu unilatéral le 17 décembre. Z. A. Bhutto succède le 20 décembre au général Yahya Khan.
Pour en savoir plus, voir les articles Bangladesh, Cachemire.
La loi martiale ne sera levée qu'après la rencontre de Simla (28 juin-2 juillet 1972) entre Z. A. Bhutto et I. Gandhi. Une troisième Constitution est adoptée, le 10 avril 1973, de type fédéral ; le Pakistan est composé de quatre provinces : Pendjab, Sind, Baloutchistan et Province de la frontière du Nord-Ouest, chacune ayant son assemblée et son gouvernement. Le président de la République est subordonné au Premier ministre Z. A. Bhutto, qui restera cinq ans et demi au pouvoir avant d'être victime d'un coup d'État militaire, le 5 juillet 1977. Ce coup d'État est provoqué par une crise déclenchée par l'opposition à la suite des élections législatives du 7 mars précédent. Le parti du Peuple pakistanais (PPP) y a obtenu une très large majorité, et l'opposition, regroupée dans une coalition de neuf « partis », l'Alliance nationale pakistanaise, n'a recueilli que 36 % des suffrages. Cette opposition exprime en fait l'opinion de milieux conservateurs et religieux.

4. L'ÈRE ZIA ET L'ISLAMISATION DU PAYS (1978-1988)
La loi martiale est à nouveau proclamée, et le général Zia ul-Haq, que Z. A. Bhutto avait élevé à la dignité de chef d'état-major des armées, en est l'« administrateur en chef », avant d'accéder, en septembre 1978, à la présidence de la République. S'instaure alors une véritable dictature militaire, qui va se maintenir sous le couvert d'un processus d'« islamisation ». Le général Zia ul-Haq fait condamner à mort, le 18 mars 1978, puis exécuter, le 4 avril 1979, Z. A. Bhutto. En octobre 1979, les élections législatives promises par le général lors du coup d'État sont ajournées sine die, toute activité politique est interdite, les partis politiques sont bannis, la censure est imposée. Dans ce pays, où les tendances séparatistes sont latentes et où l'islam est le seul réel facteur d'unité, un rigoureux processus d'« islamisation » se poursuit, présenté comme une justification des mesures prises. Dès le 10 février 1979, le Coran et la sunna deviennent la « loi suprême » du Pakistan.
Le régime du général Zia ul-Haq doit également sa longévité à la conjoncture internationale : si l'aide militaire et économique des États-Unis et des pays occidentaux a été nettement accrue, ce n'est que la conséquence de la présence soviétique en Afghanistan. Le Pakistan doit faire face aux problèmes posés par l'afflux de 3 millions de réfugiés afghans, ce qui lui vaut d'autres soutiens matériels. L'opposition démocratique, qui organise au cours de l'été 1983 un vaste mouvement de « désobéissance civile », semble désormais menacer le pouvoir en place. Aussi Zia ul-Haq organise-t-il en décembre 1984 un référendum sur l'islamisation, qui lui permet de prolonger son mandat et de légitimer son pouvoir. L'élection, en février 1985, d'un Parlement islamique sans pouvoir réel, suivie d'une série d'amendements à la Constitution de 1973, renforce encore le caractère présidentiel du régime. En décembre 1986, la loi martiale est levée, mais l'opposition au régime demeure forte. Le 17 août 1988, Zia ul-Haq meurt dans un accident d'avion. Le président du Sénat, Ghulam Ishaq Khan, assure l'intérim et convoque des élections (novembre), à l'issue desquelles Benazir Bhutto, fille de l'ancien Premier ministre, chef de file de l'opposition et du parti du Peuple pakistanais (PPP) devient Premier ministre après la victoire de son parti.
5. LA DÉMOCRATISATION DE LA VIE POLITIQUE

Dotée d'une éducation occidentale, B. Bhutto est la première femme à accéder au pouvoir dans un pays islamique, ce qui provoque de vives réactions de la part de certains milieux intégristes. De fait, elle aura beaucoup de mal à se dégager de la pression de l'armée et à obtenir un véritable soutien populaire. L'opposition, majoritaire au Sénat et par les élections, maître du Pendjab, se montre implacable vis-à-vis du gouvernement. L'armée, quant à elle, considère B. Bhutto incapable de tenir les rênes du pays, qui s'enfonce rapidement dans la violence (notamment au Sind). Le 6 août 1990, le président Ghulam Ishaq Khan destitue le gouvernement, déclare l'état d'urgence et provoque des élections législatives anticipées pour le mois d'octobre. La coalition de l'opposition, l'Alliance démocratique islamique (IDA), remporte la victoire et Nawaz Sharif, chef de la Ligue musulmane du Pakistan (PML), principale formation de cette coalition, est nommé Premier ministre. Malgré la réussite de sa politique d'ouverture, facilitée par une large majorité parlementaire, il perd le soutien des Mohajirs (réfugiés venus de l'Inde en 1947) du Mohajir Qaumi Movement (MQM) et des islamistes. La rivalité croissante entre le Premier ministre et le président provoque l'intervention du chef des armées, qui destituera l'un et l'autre le 15 juillet 1993. Les nouvelles élections, organisées en octobre, permettent le retour du PPP et de B. Bhutto au pouvoir. Mais le climat social du pays est détérioré : les violences interethniques et interconfessionnelles secouent la capitale économique du pays, Karachi, et sa province, le Sind : des gangs extrémistes islamistes (sunnites et chiites), les Sindis et les Mohajirs du MQM s'affrontent dans de sanglants attentats. Parallèlement, le pays sombre dans la crise économique. B. Bhutto tente de manipuler le processus démocratique pour se maintenir au pouvoir. Mais d'importantes manifestations islamistes et antigouvernementales se déroulent durant l'été 1996. En novembre, l'armée convainc le président Farooq Leghari (membre du PPP, élu en novembre 1993) de limoger B. Bhutto. En même temps, il dissout l'Assemblée nationale.

6. LE RETOUR DE NAWAZ SHARIF (1997-1999)
La désaffection populaire envers le PPP permet à Nawaz Sharif de revenir au pouvoir avec une majorité écrasante lors des élections de février 1997. Fort de cette majorité, il mène bataille pour asseoir son pouvoir aux dépens de ceux de l'armée, du président et de l'appareil judiciaire. Au terme d'une année de lutte constitutionnelle, la Ligue musulmane du Pakistan (PML) finit par gagner, en novembre, en obtenant la démission du président F. Leghari. Un proche de N. Sharif, Rafiq Tarar, le remplace. Cependant, l'attention portée par le Premier ministre à la consolidation de son pouvoir laisse en suspens la mise en œuvre des réformes indispensables. Par ailleurs, le regain de popularité, procuré par les essais nucléaires en réponse aux essais conduits par l'Inde en mai 1998, n'est que de courte durée : les sanctions économiques infligées par la communauté internationale ne tardent pas à grever l'économie fragile du pays. Les États-Unis, suivis du Japon, décident, à la mi-novembre, la levée partielle des sanctions, mais le Pakistan doit prendre une série de mesures impopulaires, destinées à répondre aux exigences du Fonds monétaire international (FMI). Outre les difficultés économiques, N. Sharif est confronté à l'influence grandissante de l'opposition islamiste et surtout à une recrudescence de la violence, en particulier au Pendjab, où les affrontements entre communautés sunnites et chiites font plus de 1 300 victimes entre 1997 et 1998. À l'automne, le Premier ministre fait voter un amendement qui place la loi islamique au-dessus de la Constitution, puis il instaure des tribunaux militaires, qui multiplient les condamnations à mort (supprimés en avril 1999 à la suite d'une décision de la Cour suprême). L'effondrement des institutions, la corruption généralisée et la menace d'une banqueroute complètent un tableau extrêmement sombre. Les mouvements de l'opposition, désormais unis, réclament la démission du très impopulaire N. Sharif.
7. LA LONGUE SÉQUENCE MILITAIRE DU GÉNÉRAL MUCHARRAF (1999-2008)
7.1. LE PUTSCH DU GÉNÉRAL PERVEZ MUCHARRAF

C'est dans ce contexte que, le 12 octobre 1999, N. Sharif est renversé lors du coup d'État mené par le général Pervez Mucharraf, nommé par lui-même un an auparavant chef d'état-major. L'état d'urgence est décrété, la Constitution suspendue. Un nouveau cabinet de dix ministres est formé, agissant sous la direction du Conseil national de sécurité, composé de deux militaires et de quatre civils et présidé par le nouvel homme fort du pays. L'ex-Premier ministre déposé, N. Sharif, condamné une première fois en avril 2000 à la réclusion militaire à perpétuité, puis une seconde fois en juillet à quatorze années d'emprisonnement avec interdiction d'exercer toute fonction publique à vie, est finalement gracié en décembre et contraint à l'exil.
Le chef de l'État, Rafiq Tarar, est, quant à lui, maintenu en place jusqu'en juin 2001, date à laquelle le général Mucharraf se fait investir président, montrant ainsi sa volonté de rester au pouvoir au-delà d'octobre 2002, date fixée par la Cour suprême pour le retour à un régime civil.
7.2. LES ATTENTATS DU 11 SEPTEMBRE 2001 ET L'« ALLIANCE » AVEC LES ÉTATS-UNIS
Contrairement aux déclarations d'intention du général au lendemain de sa prise de pouvoir, le processus de retour à la démocratie n'est guère immédiat. Des élections locales se tiennent entre décembre 2000 et juillet 2001, mais le renouvellement du personnel politique souhaité n'a pas lieu, en dépit de l'absence des partis : seuls des candidats indépendants sont autorisés à se présenter. Par ailleurs, le lancement du programme de réformes tarde à venir.
Mais ce sont surtout les pressions exercées par les États-Unis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 qui placent le général devant une alternative étroite : soit maintenir son soutien au régime des talibans en place en Afghanistan et risquer alors de voir s'interrompre tout soutien financier et d'être mis au ban des nations ; soit apporter sa coopération à la lutte antiterroriste et heurter les sentiments religieux de puissants groupes fondamentalistes dans le pays et au sein même de l'armée.
Faisant prévaloir l'« intérêt national » sur l'aventure islamiste, le général Mucharraf décide de se rallier aux États-Unis et prend en janvier 2002 à l'encontre des groupes islamistes une série de mesures qui lui vaudront d'être la cible de deux attentats en décembre 2003.
Cherchant à consolider son pouvoir, il obtient son maintien à la présidence pour cinq ans à l'issue d'un référendum boycotté par les grands partis d'opposition (avril 2002), puis il se fait octroyer par une série d'amendements constitutionnels le pouvoir de dissoudre le Parlement et de démettre le cabinet (août).
7.3. LA MONTÉE DES PARTIS FONDAMENTALISTES AUX ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 2002
Le 10 octobre 2002, les premières élections générales depuis le putsch d'octobre 1999 sont marquées par la percée de six partis religieux fondamentalistes réunis au sein du MMA (Muttahida Majlis-e-Amal, Conseil uni pour l'action), qui, avec 53 sièges à l'Assemblée fédérale devient la troisième force parlementaire du pays et qui contrôle, en outre, deux des quatre Assemblées provinciales (Province de la frontière du Nord-Ouest et Baloutchistan) voisines de l'Afghanistan.
Le vote en faveur des partis religieux, qui ont mené campagne sur le thème du rejet de l'alliance avec les États-Unis dans la guerre antiterroriste, constitue un désaveu pour le général Mucharraf. Sa formation, une faction de la Ligue musulmane du Pakistan, la PML-Q, n'obtient que 69 sièges sur les 272 élus au suffrage direct, derrière le parti du Peuple pakistanais (PPP) de l'ex-Premier ministre en exil B. Bhutto, arrivé en tête avec 71 sièges. Les fidèles de N. Sharif (PML-N) paient leurs divisions et n'obtiennent que 14 sièges. Petite avancée sur le chemin de la démocratie, 60 sièges réservés aux femmes et 10 aux minorités religieuses sont distribués au prorata des voix des partis.
7.4. 2002-2006 : LES AMBIGUÏTÉS DE PERVEZ MUCHARRAF
En novembre, le Parlement élit au poste de Premier ministre un candidat de consensus, Mir Zafarullah Khan Jama. Toutefois, au terme de plusieurs mois de détérioration de ses relations avec le président, il est contraint de démissionner en juin 2004 et est remplacé en août par Chaukat Aziz. Cette démission est suivie en octobre de l'adoption par le Parlement d'une loi permettant au général Mucharraf de se maintenir au poste de chef des armées – en contradiction avec un accord passé en décembre 2003 avec le MMA, dans lequel il s'engageait à renoncer à ce poste d'ici la fin 2004.
Les élections locales d'août 2005, entachées de nombreuses fraudes et marquées par la large victoire des candidats proches du pouvoir, n'atteignent pas leur objectif principal : la légitimation du régime militaire. Celui-ci doit aussi essuyer le mécontentement consécutif à son inaction face au grave tremblement de terre d'octobre dans le nord du pays, cependant que la situation intérieure se dégrade : intensification des heurts avec les islamistes sur la frontière nord-ouest, violences confessionnelles (attentats-suicides) fréquentes dans le reste du pays.
Désireux de désamorcer l'escalade de la radicalisation, P. Mucharraf signe avec les « talibans pakistanais » en septembre 2006 un accord de paix, qu'il dénonce toutefois moins d'un an plus tard.
7.5. 2007 : UN POUVOIR DE PLUS EN PLUS CONTESTÉ
DÉSTABILISATION, ÉPREUVE DE FORCE
Les contestations convergent en 2007, année du 60e anniversaire de l'indépendance : manifestations populaires liées à la hausse des prix ; bras de fer avec les islamistes, notamment dans les provinces tribales du Nord et de l'Ouest, ainsi qu'autour de leur haut lieu à Islamabad – la mosquée Rouge –, finalement prise d'assaut par les forces de l'ordre en juillet (ce qui provoque l'appel au djihad lancé par al-Qaida contre P. Mucharraf ainsi qu'une vague d'opérations de déstabilisation ininterrompue et meurtrière de la part de commandos et de kamikazes fondamentalistes) ; protestation de l'opposition libérale, prenant fait et cause pour les juges de la Cour suprême et en particulier son chef, Iftikhar Mohammed Chaudhry, suspendu en mars et devenu dès lors symbole de l'arbitraire présidentiel.
Contrecarrant les visées de P. Mucharraf qui espérait être autorisé à demander en octobre le renouvellement de son mandat tout en restant chef des armées, l'instance judiciaire qui réinstaure I. M. Chaudhry à sa tête fin juillet, continue à lui dénier ce droit ; elle affiche par là-même sa volonté de poursuivre l'épreuve de force avec le pouvoir exécutif et militaire.
Face à la conjonction des mécontentements, P. Mucharraf songe dès l'été à imposer l'état d'urgence, mais doit y renoncer sur pression internationale et en particulier américaine. Il doit même accepter d'envisager non seulement de renoncer à sa fonction de commandant en chef de l'armée s'il est reconduit à la présidence – ce qui apparaît imminent après le vote en sa faveur des assemblées le 6 octobre –, mais encore de permettre le retour des anciens Premiers ministres exilés, B. Bhutto et N. Sharif, afin qu'ils puissent mener la campagne de leurs partis respectifs aux élections législatives prévues pour janvier 2008.
RECRUDESCENCE DE LA VIOLENCE, ÉTAT D'URGENCE, ASSASSINAT DE BENAZIR BHUTTO
Reflet de l'état désastreux du pays et mauvais augure pour son avenir politique, c'est un attentat – dont elle sort miraculeusement indemne – qui accueille Benazir Bhutto à Karachi le 18 octobre 2007 tandis que N. Sharif, après une tentative de retour avortée le 10 septembre, peut à nouveau fouler le sol natal à partir du 25 novembre. Entre-temps, P. Mucharraf a imposé l'état d'urgence (décrété le 3 novembre), réprimé l'opposition, assigné à résidence B. Bhutto, avec qui il continue néanmoins à négocier un accord, et mis au pas la Cour suprême, vidée de ses opposants, dont I. M. Chaudhry, remplacé par un juge fidèle au président.
Le 28 novembre, P. Mucharraf renonce à sa fonction de chef des armées, et c'est en tant que civil que, le lendemain, il prête serment devant une Cour suprême remaniée à sa discrétion pour un nouveau mandat de 5 ans à la tête du pays, non sans faire savoir que les élections législatives se tiendront le 8 janvier. Mais, l'état d'urgence levé (16 décembre), les attentats redoublent de violence, affectant le processus politique annoncé (et aboutissant au chiffre d'un millier de victimes en 6 mois) : c'est ainsi que le 27 décembre, quelques heures seulement après que 4 personnes ont trouvé la mort lors d'un échange de coups de feu dans une réunion électorale de N. Sharif, B. Bhutto est tuée dans une opération suicide à la fin d'un meeting à Rawalpindi, ce qui sème consternation, trouble et émeutes.
7.6. LA VICTOIRE DE L'OPPOSITION ET LES ASPIRATIONS À UN RETOUR À LA DÉMOCRATIE
Les élections générales auxquelles le PPP de l'ex-Premier ministre désormais pris en main par son mari, Asif Ali Zardari, ne compte pas se soustraire, sont en définitive reportées au 18 février 2008, cependant qu'une enquête sur les circonstances suspectes de l'assassinat finit par dégager de toute responsabilité l'entourage du chef de l'État.
Bien que précédées d'une vague sans précédent de violences, les élections se déroulent dans le calme et voient, malgré une participation réduite (près de 40 %), la victoire écrasante du PPP de A. Zardari (première force politique du pays) et de la PML-N de N. Sharif. Le très net revers de la PML-Q transforme cette consultation en référendum contre le régime du président Mucharraf et l'effondrement des partis religieux atteste un peu plus les espoirs que les Pakistanais placent dans le retour de la démocratie.
C'est finalement un fidèle de la famille Bhutto, Yousaf Raza Gilani, vice-président du PPP, qui est élu le 24 mars par la nouvelle assemblée Premier ministre et placé à la tête d'un cabinet de coalition formé du PPP et de la PLM-N. Il fait aussitôt libérer tous les juges de la Cour suprême emprisonnés, engageant un bras de fer avec le président Mucharraf. Mais cette question devient cependant vite source de tensions au sein de l'alliance gouvernementale : après avoir appelé à la réintégration des magistrats dans leurs fonctions, N. Sharif, n'obtenant pas satisfaction, contraint ses ministres à démissionner dès le 12 mai.
7.7. PERVEZ MUCHARRAF LÂCHÉ PAR L'ALLIÉ AMÉRICAIN ET MENACÉ DE DESTITUTION
Par ailleurs, la détérioration de la sécurité dans les régions du nord-ouest et les pressions américaines conduisent à une remise en question de la stratégie de « réconciliation nationale » avec les talibans pakistanais adoptée en avril 2008pour restaurer la paix civile : le cessez-le-feu signé avec Baitullah Mehsud, chef du Mouvement des talibans au Pakistan (Tehrik-e-taliban Pakistan, TTP) proche d'al-Qaida, est rompu fin juin, d'où la reprise des opérations militaires pendant l'été.
En outre, un incident armé survient fin juillet à la frontière cachemiri, envenimant les relations avec l'Inde, cependant que les autorités de Kaboul accusent la branche politique des services secrets pakistanais (l'Inter Services Intelligence, ISI) de mener un double jeu et d'alimenter le terrorisme intérieur.
Dans ce contexte troublé, les Américains décident de lâcher leur allié P. Mucharraf, menacé en interne de destitution. Devant la détermination de l'alliance au pouvoir à aller au bout de la procédure parlementaire d'« impeachment », celui-ci choisit de démissionner le 18 août. A. Zardari se porte alors candidat à son remplacement, contrairement à l'engagement pris auprès de N. Sharif de présenter une personnalité « non partisane », ce qui, avec la question de la réintégration des juges, précipite l'éclatement de la coalition gouvernementale : le 25 août, la PML-N s'en retire et passe dans l'opposition.
8. UNE ÈRE ZARDARI SOUS INFLUENCES ET MENACES (2008-2013)
8.1. INSURRECTION ISLAMISTE, MONTÉE DE L'ANTIAMÉRICANISME

Asif Ali Zardari, chef du PPP, n'en est pas moins facilement élu par les assemblées le 6 septembre 2008 avec 481 suffrages face au magistrat Saïd-uz-Zaman Siddiqui de la PML-N (153 voix) et Mushahid Hussain, un proche de l'ancien président (44 voix). Il devient ainsi le nouveau chef d'État du pays.
Entre-temps, la frontière afghane, cible d'attaques aériennes et d'opérations terrestres américaines, est le théâtre d'une insurrection islamiste. La décision prise en juillet par G. W. Bush d'autoriser – sans l'accord d'Islamabad – les incursions armées contre les camps des insurgés dans les zones tribales de l'ouest du Pakistan et les lourdes pertes civiles que celles-ci induisent, attisent un antiaméricanisme virulent au sein des populations pachtounes et ruinent les efforts du pouvoir pour tenter d'endiguer l'insurrection des talibans. De fait, les attentats spectaculaires se multiplient, de Peshawar (33 morts le 6 septembre) à Islamabad (une soixantaine de victimes dans une attaque à l'explosif de l'hôtel Marriott le 20 septembre).
8.2. LA DUPLICITÉ DES SERVICES SECRETS PAKISTANAIS MISE EN CAUSE
Sommé de pacifier le nord-ouest du pays et de rétablir plus généralement la sécurité, le gouvernement Gilani doit aussi gérer les conséquences de la crise internationale qui frappe durement le pays et mendier auprès du FMI mi-novembre une ligne de crédit de $7,6 milliards. Gage donné aux démocraties occidentales, il démantèle le 23 novembre 2008 l'ISI, sorte d'État dans l'État qui a œuvré à la domination de l'armée sur la société civile, et vraisemblablement nourri les contentieux aux frontières cachemiri et afghane, voire au-delà. En effet, les services secrets sont accusés par les autorités indiennes d'avoir fourni une aide logistique au commando d'assaillants pakistanais de Lashkar-e-Taiba responsable des spectaculaires attaques qui ensanglantent Bombay à la fin de novembre.
Enjoint par New Delhi – et Washington – à faire la vérité sur ces implications militaires et à extrader les personnes arrêtées dans le cadre de l'enquête interne, A. Zardari se heurte à l'intransigeance de l'armée qui lui reproche de vouloir obtempérer aux injonctions du grand voisin. Mais, malgré des bruits de bottes de part et d'autre de la frontière, l'escalade de la tension est évitée : Islamabad finit en février par reconnaître une part de responsabilité dans les attentats.
8.3. LA MONTÉE DES PROTESTATIONS
À l'intérieur, l'agitation gronde aussi et menace de déstabiliser le nouveau pouvoir. D'une part, la rébellion talibane s'intensifie. Il est vrai que la multiplication des raids aériens américains à la frontière afghane est de nature à l'amplifier. Faute de pouvoir la réduire, le gouvernement est contraint de reculer et, au grand dam des Occidentaux, de signer à la mi-février 2009 avec les chefs islamistes de la vallée de Swat un accord de paix en contrepartie de son acceptation de l'application de la charia dans la région.
D'autre part, le 25 février 2009, un arrêt de la Cour suprême frappe d'inéligibilité N. Sharif et son frère Shahbaz, ministre en chef (Chief minister) de la province du Pendjab – la plus peuplée du pays – et tous deux chefs de la PML-N. La protestation politique s'organise, autour notamment de la contestation des avocats qui entreprennent, le 11 mars, avec l'appui de l'opposition, une « longue marche », pourtant interdite par le pouvoir.
Les États-Unis, inquiets de ces divisions qui fragilisent un peu plus le Pakistan, font pression pour dénouer la crise : des discussions entre parties aboutissent le 16 mars 2009 à un compromis qui prévoit le rétablissement dans leurs fonctions des juges de la Cour suprême, la libération des opposants arrêtés dans les précédentes semaines, et l'application d'une « charte de la démocratie » à l'aune de laquelle seront réexaminées les procédures visant N. Sharif et son frère.
8.4. LE PAKISTAN AU BORD DE L'IMPLOSION
Il reste que le régime Zardari sort de la confrontation affaibli et que, par ailleurs, la pression islamiste ne baisse pas, comme en témoignent les nombreuses actions terroristes qui frappent forces de l'ordre et civils ici et là et (attentat contre l'équipe sri-lankaise de cricket à Lahore le 4 mars 2009, une cinquantaine de victimes lors d'une explosion dans une mosquée au nord-ouest du pays le 27 mars, attaques d'une école de formation de la police à Lahore le 30 mars, puis d'une mosquée chiite au Pendjab le 5 avril, etc.). À la fin d'avril, la progression des talibans dans le nord-ouest du pays semble menacer la capitale : installés désormais à Buner, ils sont en effet à quelque 100 km d'Islamabad.
L'armée reprend alors l'offensive et s'emploie à les déloger de la vallée de Swat, ce qui, une fois de plus, rend caduc l'accord officiel de cessez-le-feu précédemment conclu. Comme en réponse à cette intensification des combats, les attentats se font en juin quasiment quotidiens.
Déchiré par ce conflit intérieur, affecté par le déplacement forcé de millions de réfugiés, instable politiquement, et durement fragilisé par le retournement conjoncturel mondial ainsi que par l'insuffisance des infrastructures, le Pakistan semble s'enfoncer chaque jour un peu plus dans le chaos.
8.5. RECRUDESCENCE DES VIOLENCES INTERCONFESSIONNELLES
Dans ce contexte, l’armée fait figure de pilier de stabilité et trouve de nombreuses occasions de redorer son blason. Si en août 2009 un tir de drones américains tue le chef taliban Baitullah Mehsud, les militaires peuvent faire valoir dans les semaines qui suivent la capture de plusieurs chefs de la rébellion islamiste et l’intensification de sa répression, ce qui s’accompagne toutefois d’une recrudescence des attentats meurtriers (meurtre de 5 employés de l’ONU à Islamabad le 6 octobre, explosion faisant une cinquantaine de victimes au cœur de Peshawar 3 jours plus tard, prise d’otages spectaculaire au QG de l’armée à Rawalpindi le lendemain, nouveaux carnages sur des marchés du Nord-Ouest et à Peshawar les 12 et 28 octobre, série de raids contre les forces de police le 15, etc., soit environ 250 victimes en 4 semaines). Et les mois suivants d’égrener de la sorte les attaques sanglantes et les opérations dirigées contre les chiites destinées à enfoncer un coin entre les communautés et faire advenir le spectre de la guerre civile – en vain cependant.
8.6. RESTAURATION DES POUVOIRS PARLEMENTAIRES
En revanche, le pouvoir présidentiel fait l’objet de nouvelles contestations, qui sont tout d’abord essentiellement internes, dans le cadre d’un réaménagement des institutions. À la mi-décembre 2009, la Cour suprême invalide l’amnistie décrétée par l’ancien chef de l’État Mucharraf et dont bénéficiaient d’importantes personnalités, comme A. Zardari. Elle ouvre dans la foulée des procédures sur de possibles détournements de fonds dont ce dernier se serait rendu coupable.
Surtout, en avril 2010, l’assemblée adopte une révision constitutionnelle restorant les pouvoirs parlementaires supprimés lors du putsch de 1999 ; plus question que le président puisse dissoudre la chambre à son gré : il lui faut désormais obtenir l’assentiment du Premier ministre, ou réagir à une motion de censure émanant des députés. De même, la nomination des chefs de l’armée ne saurait s’effectuer qu’après consultation du chef du gouvernement tandis que celle des juges à la Cour suprême doit passer par une commission à présent dominée par des magistrats. Ce rééquilibrage des prérogatives bénéficie aussi au Premier ministre Gilani : personnalité intègre et consensuelle, il apparaît de plus en plus comme l’homme fort du pays.
8.7. LA PARALYSIE DE L'EXÉCUTIF
Au reste, l’absence dans un premier temps du président Zardari lors des inondations de la mousson de l’été 2010 (près de deux milliers de morts ; jusqu’à 20 millions de personnes déplacées pendant deux mois ; un territoire grand comme l’Angleterre sous les eaux ; des récoltes dévastées et près d’une cinquantaine de milliards de dollars de dégâts, soit la plus grave catastrophe humanitaire qu’ait connue le pays) puis son rejet de l’union sacrée proposée par son vieux rival politique N. Sharif en vue de créer une commission indépendante chargée de collecter les fonds destinés aux victimes et à la reconstruction achèvent de discréditer son leadership.
Alors que les carences de l’État se font patentes et que seules l’armée et les associations islamistes semblent en mesure de faire quelque peu face à la situation, des groupes extrémistes sunnites choisissent de capitaliser sur son aggravation en prenant désormais pour cibles les ONG et leurs responsables dans tout le pays, tout en s'employant à relancer la guerre confessionnelle.
La rupture de la coalition au début de 2011 contraint le pouvoir à obtempérer à l’exigence d’un des partenaires gouvernementaux et à surseoir à la hausse des carburants pourtant exigée par le FMI et les créanciers internationaux, puis finalement en avril, à s’ouvrir à la PML-Q de l’ancien président Mucharraf. Toujours davantage fragilisé, l’exécutif semble incapable d’enrayer non seulement la multiplication des attentats mais aussi les atteintes islamistes portées à ce qui reste des figures de la diversité ou de la tolérance religieuses du pays : condamnation de chrétiens à la pendaison en vertu d’une loi sur le blasphème récemment entrée en vigueur, assassinats du gouverneur modéré du Pendjab opposant notoire à ce texte puis du seul ministre chrétien lui aussi tout aussi ostensiblement réfractaire à son instauration. L'exécutif ne parvient pas davantage à indemniser des populations que les conséquences des inondations et le ralentissement marqué de l’activité placent dans le plus grand dénuement.

8.8. LES CONSÉQUENCES DU RAID AMÉRICAIN CONTRE OUSSAMA BEN LADEN
SUSPENSION DE L'AIDE MILITAIRE AMÉRICAINE
Dans ce contexte, le raid américain contre le repère pakistanais d’Oussama Ben Laden à Abbotabad le 1er mai lui aliène un peu plus une opinion en proie à un puissant mouvement d’hostilité envers les États-Unis, tandis que talibans et fondamentalistes redoublent de violence, envers les forces armées en particulier. Alors qu’en juin dans le Sud-Waziristan, un drone tue un des principaux chefs du djihadisme local, Ilyas Kashmiri, les services secrets du pays arrêtent cinq personnes ayant aidé la CIA à localiser le chef d’al-Qaida, ce qui attise les tensions qui se font jour entre les autorités pakistanaises et celles de Washington. Et même si l’armée continue à traquer les combattants islamistes, avec quelque succès, les suspicions et sources de friction entre les deux nations deviennent telles que l’administration Obama décide d’interrompre temporairement l’aide militaire qu’elle fournit à Islamabad.

TENSIONS ENTRE POUVOIR CIVIL ET MILITAIRE À LA SUITE DU SCANDALE DU « MEMOGATE »
En octobre, la PML-Q retire son soutien à un cabinet par ailleurs bientôt un peu plus déconsidéré par le scandale des révélations de ses supposées offres de service aux États-Unis, en échange de leur appui contre la menace de putsch que l’armée aurait fait planer dans l’agitation suscitée par l’intervention du commando américain visant Ben Laden (« memogate »). L’élimination par erreur de 24 soldats pakistanais le 26 novembre lors d’une opération héliportée de l’OTAN à la frontière afghane entraîne dès lors, en représailles et gage d’indépendance donné à la population, un blocage problématique par Islamabad des convois d’approvisionnement des forces internationales et le boycott, tout aussi significatif, de la conférence de Bonn sur l’avenir du fragile voisin.

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